[84] Voy. Wallon, Histoire de l’esclavage, t. II, part. II, chap. III. G. Boissier, Religion romaine, t. II, p. 343, liv. II, ch. IV : Les esclaves.
Cicéron, le plus illustre, sinon le plus fidèle représentant de la classe bourgeoise et provinciale, de l’ordre des chevaliers, chevalier lui-même par son origine, nous parle dans ses lettres de tout cela, comme de choses ordinaires et passées dans les mœurs. Sa correspondance, particulièrement celle qu’il entretint avec son ami Atticus et son frère Quintus, est pleine de détails curieux à ce sujet. Arrêtons-nous-y un instant, c’est la vie de la haute finance, l’existence que menaient les chevaliers et les publicains distingués.
Tour à tour avocat très occupé, orateur politique, consul, homme très influent au Sénat, proconsul et général d’armée en Cilicie, il a su se constituer, comme les autres, un riche patrimoine. Il est propriétaire ; il place des fonds en dépôt chez les publicains, avec lesquels il est en relations constantes d’affaires ou d’amitié.
Il n’a pas tardé à avoir sa maison de Rome, que le peuple démolit en un jour de colère. Il en avait plusieurs autres. Il a acheté et somptueusement meublé de nombreux domaines qu’il possède simultanément en Italie, qu’il habite tour à tour, et d’où il correspond avec ses amis et ses alliés politiques. Il réside tantôt à sa villa de Cumes, tantôt sur ses terres de Pouzzoles, ou dans sa maison de Pompéi, ou dans celle de Formies, ou de Clusium, ou du lac Lucrin, ou encore dans celle d’Arpinum, sa ville natale ; il marchande des terrains un peu partout et les achète à sa fantaisie. Il va se reposer aux bains de Naples ou de la voluptueuse Baïa, dont Martial disait : « Penelope venit ; abit Helene[85]. Elle vint Pénélope et s’en retourna Hélène. »
[85] Martial, I, 62.
Pour son séjour favori de Tusculum, il commande en Grèce des statues de marbre et de bronze, et passe en revue les divinités dont les images conviendront à sa bibliothèque ou à sa salle de jeux. Il ne veut, dit-il, ni les Bacchantes, ni Mercure, ni Mars, quoiqu’il ait été homme d’affaires à la ville, et proclamé imperator par ses soldats, dans les camps de sa province d’Asie ; ce qu’il veut d’habitude, c’est avoir chez lui une salle dans le genre des gymnases de la Grèce, et beaucoup de livres grecs et latins. Il choisit, pour ses villas, des mosaïques, des colonnes du plus beau marbre, aménage lui-même ses appartements d’hiver et d’été, dont il dirige l’orientation et le coup d’œil en vue des diverses saisons. C’est ainsi qu’on ouvrait, pour le plaisir des yeux, de larges avenues dans les forêts environnantes, afin d’apercevoir à l’horizon, les montagnes, les monuments, les temples de marbres richement colorés, et les portiques de la ville voisine ou de Rome elle-même. Les juristes savent que les Romains, toujours processifs, même quand il s’agissait de leurs goûts artistiques, fraudaient, parfois avec leurs acheteurs, et plaidaient ensuite avec eux sur la beauté des aspects que leurs domaines pouvaient offrir, près des rivages de la mer[86].
[86] Cic., De offic., III, 4.
On oubliait peut-être un instant, dans ces lieux charmants, le tumulte des comices, et les luttes ou les affaires du Forum, les épées cachées sous les toges pendant les assemblées populaires, le sang versé dans les rues, et jusque sur les degrés même du Capitole, sans respect de l’inviolabilité des tribuns, ni de la pourpre consulaire, ni de la sainteté des monuments consacrés aux dieux.
Cicéron se séparait ainsi parfois des préoccupations du barreau et de la tribune aux harangues, témoin de ses triomphes oratoires ; il allait souvent aussi aux beaux jardins de son gendre Crassipès. Il parlait grec chez lui ou dans ses lettres, quand il voulait avoir des souvenirs aimables, être poétique ou plaisant. Il vivait sans trop de contrainte, entouré de l’affection des siens et particulièrement de celle de Tullia, sa fille bien-aimée, et de son petit Cicéron, qu’il faisait instruire sous ses yeux, mais à la vérité sans succès, dans l’art de l’éloquence ; il soignait l’éducation de ses esclaves favoris.
Il avait pour hôtes ou pour voisins des amis, spécialement des jeunes gens, parfois Pompée, Crassus, Marius ; il raconte lui-même, qu’il amena une fois avec lui, de Baïes à Naples, Anicius, dans une litière à huit porteurs, avec une escorte de cent hommes armés, et rit de l’impression que produisit ce déploiement de forces inusité, sur son ami[87].