On a pu nous adresser des observations utiles et justes, mais personne, que nous sachions, n’a soulevé de doute, ni sur les procédés jusqu’ici restés inaperçus et les œuvres colossales des grandes compagnies par actions, dont nous avons tracé l’histoire, ni sur la portée économique, morale ou juridique de nos démonstrations.
On ne nous aurait pas reproché d’être resté sommaire sous le rapport juridique, si l’on avait observé que nous annonçons une deuxième étude, faite spécialement à ce point de vue ; nous n’en avons dit, à dessein, que ce qui était nécessaire pour la clarté de notre thèse historique et nous avons pris le soin de le rappeler plusieurs fois.
Nous avons pu d’ailleurs, faire déjà progresser notre œuvre d’exploration sur ces matières peu étudiées et qui méritent cependant de l’être. Nous continuerons certainement nos recherches par des travaux ultérieurs ; nous sentons bien que nous n’avons fait qu’ébaucher une œuvre difficile. Mais nous avons en tout cas, la ferme espérance que d’autres trouveront, après nous, surtout dans les auteurs anciens, moins dans les inscriptions, des documents précieux pour reconstituer l’histoire de la fin de la république romaine sous un aspect intéressant et nouveau.
C’est ainsi, qu’indépendamment de conclusions pratiques nouvelles que semblaient nous dicter les événements actuels, nous avons pu ajouter quelques faits qui n’avaient pas été signalés et qui sont d’un grand intérêt à notre point de vue. Après avoir parlé, dans notre première édition, des jeux du Forum sur le cours variable des actions des grandes compagnies, nous avons pu démontrer directement, dans une nouvelle partie de cette étude, que ces jeux de bourse concentrés auprès des deux Janus, cessèrent tout d’un coup, lorsque furent supprimés les titres échangeables et les valeurs mobiles sur lesquelles on y spéculait, avec la même passion et les mêmes résultats inattendus que dans nos bourses modernes.
Auguste dispersa les grandes compagnies de publicains, supprima les actions, seuls titres aliénables, et les joueurs de bourse disparurent en même temps pour toujours de la place publique. Cela devait être, nous dira-t-on. Seulement il manquait des preuves directes. Nous les avons recherchées avec confiance, et nous les avons vu ressortir, à n’en pas douter, de l’étude attentive des écrivains latins antérieurs et postérieurs à l’établissement de l’empire. Nous pourrons donc invoquer ce fait avéré, et curieux en lui-même, non plus comme une conséquence probable, mais comme une nouvelle confirmation de la vérité de notre thèse historique toute entière.
De même, nous avions signalé l’état des mœurs et les institutions politiques de Rome, comme particulièrement propres à développer les grands mouvements de finance, et aussi les excès abominables de la féodalité d’argent qui s’organisait peu à peu.
Il nous restait à montrer un cas particulier d’application, dans lequel nous pussions mettre en relief les réalités de la pratique ; il fallait appuyer nos démonstrations sur un exemple. Nous l’avons trouvé dans la personne de l’un des plus grands hommes de ce temps.
Nous pensons, en effet, avoir établi que Cicéron, durant toute sa vie publique, avait gagné, tour à tour, et dépensé aussitôt, d’innombrables millions ; et que toutes ces sommes prodigieuses, qui ne faisaient que passer dans ses mains, il n’avait pu se les procurer honnêtement, suivant ses propres déclarations, que dans les opérations des Publicains, dans les spéculations sur les fonds publics, publicis sumendis.
Nous avons consacré à la démonstration de ce fait, dans cette nouvelle édition, une étude approfondie qui nous attirera, peut-être, de sévères critiques. On nous rendra du moins cette justice, que nous avons fait le possible, pour conserver à l’homme généreux, à l’artiste raffiné, au moraliste parfois inspiré, à l’écrivain merveilleux qui nous a fourni les plus précieux documents de cette histoire, au magistrat patriote, à l’illustre orateur enfin, l’auréole d’admiration sympathique, malgré tout, dont les siècles ont environné sa mémoire.
Cicéron, du reste, sera sans cesse présent, par ses écrits ou par les actes de sa vie, dans cette histoire des manieurs d’argent, qui ne commence guère à Rome, qu’avec les agitations financières et politiques des Gracques, pour s’arrêter brusquement à la chute des vieilles libertés civiques, dont la mort sanglante du grand orateur fut le signal.