» … D’où la nécessité de relire les auteurs anciens pour y chercher ce que d’autres, dont la pensée se portait ailleurs, pouvaient bien n’y avoir pas remarqué, et de lire les modernes qui ont le plus et le mieux fouillé les siècles de la République : Plaute, Cicéron, Horace, Juvénal et tant d’autres vieux Romains ; MM. Mommsen, Marquardt, Laboulaye, Duruy, Belot, et tant d’autres récents historiens de Rome, telle était la littérature à parcourir d’un esprit vigilant, sans négliger, bien entendu, les textes législatifs et les documents historiques, qui restaient le principal et plus solide fondement de l’édifice à construire.

»Avec autant de perspicacité que de soin et de patience, M. Deloume a pu établir ainsi, sans contestation possible, qu’il y avait à Rome, aux deux derniers siècles de la République, un nombre vraiment incroyable de sociétés financières qui s’étaient subitement et presque en même temps constituées de tous les côtés à la fois, pour se faire adjuger les entreprises sans nombre de l’État. Ce sont ces publicains de qui les Pandectes ont dit plus tard : Publicani sunt qui publico fruuntur, et qu’il ne faut pas confondre avec les negotiatores ou trafiquants. Il y eut de ces sociétés pour les travaux de toute espèce concédés à l’adjudication, pour les transports et fournitures, pour chacun des impôts si nombreux. Elles se composaient de deux sortes de membres, les socii ou associés en nom, et les participes ou affines conductionis, actionnaires ayant des parts aliénables entre vifs, variables dans leur valeur vénale, mentionnées sur les registres de la Société, transmissibles par voie de transfert, réunissant en somme les principaux caractères de l’action dans nos sociétés modernes.

» Les publicains voyaient se multiplier autour d’eux, dès le temps de Polybe, les petits capitalistes ardents à prendre des intérêts dans leur vaste cercle d’affaires. Constituées en personnes morales, autorisées à s’étendre indéfiniment quant au nombre et à la durée, ces compagnies avaient leur administration centrale établie ou tout au moins représentée à Rome dans la personne de leur magister ou directeur. Indépendantes les unes des autres, ayant chacune sa sphère propre de spéculations, elles devinrent, avec le temps, dans l’État un ordre assez puissant pour absorber en entier l’ordre équestre, pour supplanter le Sénat, pour devenir maître de la justice, et aussi, naturellement, et avant même tout le reste, des suffrages populaires, d’où tant d’abominables lois achetées à prix d’argent et qui assuraient au crime l’impunité.

» Ces sociétés dominatrices avaient à Rome un marché public avec des groupes divers d’intermédiaires et de capitalistes attachés à ces groupes, avec une foule d’habitués sans scrupules, de joueurs audacieux, souvent decocti ou décavés, comme nous dirions aujourd’hui. Ajoutez des courriers qui venaient sans cesse renseigner les publicains sur les affaires du monde entier, et qu’employaient au besoin proconsuls et généraux.

» Dans cette multitude d’agents d’affaires et d’hommes d’argent qui s’agitent autour des publicains, qui les servent et s’en servent, M. Deloume fait une place à part aux argentarii ou banquiers, vrais manieurs d’argent, d’or, de monnaies, de valeurs d’échange, dont ils trafiquaient sans relâche. On les appelait Græculi ou Græci, nom qui, en ce sens peu flatteur, a traversé les siècles. Ces grecs de tous pays sont, sur les bords du Tibre, légion et plus que légion. Ils ne forment pas, cependant, comme les publicains, un État dans l’État, parce qu’ils restent des spéculateurs privés, l’État s’étant réservé le droit d’accorder ou de refuser la liberté d’association, et la loi romaine du droit commun sur les sociétés empêchant les institutions de crédit de prendre leur plein essor.

» L’ouvrage nous montre les banquiers dans l’exercice de leurs multiples fonctions : contrôle et change des monnaies métalliques, avances de fonds, placements, dépôts réguliers et irréguliers, mandats de payement, contrats de change, moyens de poursuite, actions civiles et prétoriennes. Nous les suivons dans leurs comptoirs et leurs comptes courants, dans leurs livres et leurs écritures, jusque dans leurs faillites. Ne pouvant constituer que des sociétés de personnes, et n’ayant pas, comme ces publicains qui les dominent de si haut, la personnalité civile, ils voient réduite la portée de leurs opérations, et réduit aussi, par conséquent, leur rôle dans les vicissitudes de la République romaine.

» On trouverait parmi eux des étrangers, des affranchis et même des esclaves. Le nombre de leurs charges ne devait pas être limité, et ces charges étaient considérées comme une valeur transmissible. Ils ne pouvaient échapper aux traits malins de la satire et surtout de la comédie, qui, peu tendre aux financiers, les traite comme Lesage fait les traitants et Molière les médecins ; mais ils n’en jouissaient pas moins de cette sorte de considération qu’obtient si aisément la richesse. Ils recevaient des particuliers et même de l’État des missions de confiance. Publicains et banquiers avaient non une « Bourse », mais plusieurs, dans ces basiliques dont l’intérieur n’était pas sans ressemblance avec notre Bourse de Paris, et où ils faisaient toutes choses, spéculations et commerce, adjudication des travaux et entreprises politiques, préparation des affaires, procès à juger et tout le reste.

» En indiquant, comme nous venons de le faire d’après notre auteur, l’organisation des publicains et des banquiers à Rome, nous avons laissé de côté presque une moitié de son ouvrage, celle où il suit les uns et les autres dans l’histoire, depuis les guerres puniques jusqu’à l’empire ; mais il est nécessaire de dire au moins que ce tableau historique de la vie financière chez ce peuple conquérant est d’un réel intérêt. L’originalité n’y est guère moindre que dans la première partie, car elle consiste surtout dans un effort continu pour établir les analogies du système industriel et financier de la République romaine avec les procédés et le fonctionnement de nos grandes compagnies modernes. Si ces investigations avaient été étendues aux périodes intermédiaires, il eût été facile de montrer des analogies non moins frappantes avec les institutions et les mœurs financières de certaines villes au moyen âge, notamment en Italie.

» L’écueil de ce rapprochement pouvait être de forcer les ressemblances et d’altérer ainsi la vérité. M. Deloume a su naviguer assez habilement pour ne pas compromettre la fortune de son livre. Les mots modernes qu’il accole aux mots anciens ne choquent point, parce qu’ils les éclairent sans les remplacer. Les faits d’aujourd’hui comparés aux faits d’autrefois nous font très vivement sentir dans son unité le génie de la spéculation se perpétuant à travers les âges et laissant de temps à autre, après bien des éclipses, retrouver par les savants ses manifestations les plus oubliées. »

De très nombreuses revues de droit, d’histoire, de littérature, en France, en Belgique, en Italie, en Angleterre notamment, et de grands journaux de Paris ou de la province, nous ont consacré des articles étendus, tous de nature à nous maintenir dans nos vues.