Mais, de plus, si on en croit Dion Cassius, Cicéron aurait été aussi trop facile pour lui-même, et les mœurs de ses dernières années, au moins, n’auraient pas été sans reproches. « Qui ne voit, en effet, ces fins manteaux que tu portes ? » lui dit Calenus, d’après Dion, dans un discours au Sénat ; « qui ne sent l’odeur de tes cheveux blancs peignés avec tant de soin ? Qui ne sait que ta première femme, celle qui t’avait donné deux enfants, tu l’as répudiée, et que tu en as pris une autre à la fleur de l’âge, bien que tu fusses décrépit, afin d’avoir sa fortune pour payer tes dettes ? Celle-là même, tu ne l’as pas gardée, afin de posséder sans crainte Cerellia, avec laquelle tu as commis l’adultère, bien qu’elle te surpasse en âge, autant que te surpassait en jeunesse, la vierge que tu avais épousée…[122] »
[122] Dion Cassius, eod. Cicéron recommande très chaudement cette femme à Servilius dans une lettre ; elle avait, elle aussi, des affaires, des créances et même des immeubles en Asie : « Cerelliæ, necessariæ meæ, rem, nomina, possessiones asiaticas commendavi tibi præsens in hortis tuis quam potui diligentissime. » Ad famil., XIII, 72, 708-46.
Il fallait beaucoup d’argent pour tenir tête à tous ces désordres, auxquels rien n’aurait manqué vers la vieillesse, rien, s’il faut encore croire ce dernier trait.
Assurément les revenus ne pouvaient pas suffire, même pour les dépenses ordinaires d’une pareille maison. Aussi, nous n’en parlons qu’en dernier lieu et simplement pour mémoire. Cicéron, qui entretient constamment Atticus de ses comptes, ne s’occupe, d’ailleurs, que très incidemment de ses revenus, tant pour l’argent que pour les immeubles. Il demande parfois ce qu’on peut bien faire du produit de ses terres[123].
[123] Peut-être est-ce de lui-même qu’il entend parler lorsqu’il dit dans ses paradoxes à Brutus : « Je n’ai que cent mille sesterces (vingt mille francs) de revenu… » Mais il y dit beaucoup d’autres choses, qui sont bien plus conformes à ses principes qu’à la réalité des faits. (Parad., VI.) N’est-ce pas de sa main qu’a été écrit au même ouvrage, cet éloge de l’économie et de la simplicité de mœurs, pour lesquelles il n’eut que des admirations très peu pratiques : « Non esse cupidum, pecunia est, non esse emacem, vectigal est : contentus vero suis rebus esse, maximæ sunt certissimæque divitiæ. »
Nous avons ainsi terminé le relevé de cette singulière fortune ; il est nécessaire de nous résumer et de conclure, sur ce premier point.
Avec ces seuls renseignements, et nous ne connaissons pas, certainement, tout ce qui est passé par ces mains toujours ouvertes, on peut cependant imaginer les sommes fabuleuses dont Cicéron a dû disposer, à certains moments.
Au total, toutes ces libéralités de candidat, de sénateur, de grand magistrat ou d’Imperator ; toutes ces dépenses d’ambitieux ou d’artiste ; tous ces immeubles somptueux à Rome et en Italie ; tous ces objets d’art ; toutes ces fantaisies insensées, auxquelles il faut ajouter des sommes considérables en dépôt ou en comptes dans les provinces, et dont nous allons parler en détail, tout cela représente des valeurs énormes, passées au compte de ce patrimoine de Romain du grand monde.
Les évaluations sur cet ensemble ne peuvent être évidemment que très hasardées, et nous ne savons à quel chiffre maximum on pourrait s’arrêter. Mais il nous est permis de prendre, pour fixer nos raisonnements, un chiffre minimum. Les sommes que nous venons d’énumérer, en parcourant la seconde moitié de la vie de Cicéron, doivent atteindre au moins 30 millions de francs, à notre avis, 150 millions de ces sesterces, que l’on voit incessamment reparaître, dans les lettres à Atticus, ou à d’autres.
Cinq ou six millions en immeubles, six ou huit donnés en une fois au peuple, en voilà déjà douze ou quatorze d’incontestables, sans compter ce que Cicéron dut garder, en cette circonstance, pour son propre usage ; les autres valeurs ou avances pour la politique sont assurément bien supérieures à ce premier chiffre. Et avec tout cela, il entreprend les plus grosses dépenses, en recommandant à ses mandataires de ne pas compter : ne pertimueris …… arcæ fidito. Qu’on accepte donc notre chiffre ; nous ne le présentons, d’ailleurs, que comme un à peu près, en vue seulement de simplifier notre démonstration.