Cependant cette langue auxiliaire—c’était le Volapük—ne me donnait pas entière satisfaction, surtout à cause des difficultés de sa prononciation.

C’est pourquoi je me mis à l’ouvrage pour créer moi-même une langue artificielle.

Cette entreprise, dans laquelle je mettais le plus grand espoir, m’imposait des frais considérables, beaucoup de recherches et une étude longue et difficile. Mais j’en prenais assez facilement mon parti en songeant aux avantages énormes que l’adoption d’une langue internationale simple mais complète aurait pu procurer à l’humanité entière.

Je crus naïvement qu’à bref délai tous les peuples civilisés jouiraient des avantages immenses qu’offrirait une telle langue. Mais voilà qu’au beau milieu de mon labeur, j’appris, par hasard, l’existence

de l’Esperanto. Aussitôt, pris par la curiosité, je me mis à l’étudier et je ne tardai pas à trouver que l’Esperanto est une création vraiment merveilleuse; je ne poussai pas mes recherches plus loin: mon ouvrage n’avait plus sa raison d’être. Et déjà je voyais en imagination les miracles effectués par la nouvelle langue internationale, si simple, si souple, si harmonieuse; les peuples allaient se disputer l’honneur d’être les premiers à en adopter l’usage; on avait découvert enfin un instrument d’intercompréhension, sur la perfection relative duquel tout le monde serait d’accord.

En approfondissant l’étude de l’Esperanto j’y rencontrai des points que, pour ma part, j’aurais présentés d’une autre façon; mais en admettant même que mon interprétation fût

justifiée, à quoi bon tenter des modifications de détails, dont la nécessité ne paraît point absolue? Fallait-il pour si peu risquer d’entraver la marche vers un succès réel?—Je crus bénévolement que partout on tiendrait le même raisonnement, mais hélas, c’était méconnaître la nature humaine!

J’ai vu lancer, en effet, divers systèmes de langue internationale, mais ce n’étaient plus que des plagiats de l’Esperanto et cette constatation est peut-être la preuve la plus éclatante de la valeur intangible de l’œuvre de Zamenhof.

Certaines de ces langues présentent les modifications les plus arbitraires; on dirait vraiment que leurs auteurs sont des incompétents, dépourvus des connaissances linguistiques suffisantes ou des ambitieux que grise l’espoir de se créer des titres à l’admiration des hommes et de voir leur nom passer à la postérité.

N’oublions jamais que le mieux est souvent l’ennemi du bien. Ceux d’entre les changements proposés qui pourraient à la rigueur être considérés comme des améliorations, n’ont certes pas assez d’importance pour semer la discorde et arrêter le mouvement espérantiste.