—Plus... plus...

—Ce...

ANICET (il pense).

Oh, Mirabelle, Mirabelle, Mirabelle.»

Puis Anicet cessa de penser à Mirabelle et la désira. Un rire métallique, strident, prolongé, retentit derrière lui et le jeune homme en se retournant aperçut Mire au milieu d'un cercle d'admirateurs. L'excès de son trouble empêcha Anicet de voir Pedro Gonzalès qui s'empressait auprès de l'apparition. C'était bien Mirabelle: comment s'y serait-il trompé?

«Qui est cette femme? demanda-t-il à son voisin.

—Mais c'est Mme de B*. Vous ne la connaissez pas? Je parlais justement des Conteau de Léry. Eh bien, ils se trouvent légèrement apparentés par les femmes avec les de Monthérault. Exactement comment, je ne pourrais pas vous le dire. Un de Monthérault, Guy, je crois, s'est tué il y a trois ou quatre ans, il n'y a là aucun mystère, à cause de cette charmante de B* qui est bien la tigresse la plus intraitable de tout Paris. Les armoiries de la famille de B* méritent une mention spéciale. Voici.»

Anicet n'en revenait pas. Ainsi la mystérieuse beauté qu'il servait s'appelait Madame de B*. Ainsi elle appartenait au monde, elle avait une maison, des domestiques, une automobile, son nom était dans l'annuaire des téléphones, elle vivait comme toutes les femmes et plutôt que d'attendre quelle se manifestât, on pouvait lui rendre visite à son jour, à l'heure du thé. Sa divinité tombait-elle ou naissait-elle à une existence insoupçonnée et pathétique? Anicet[1] ne savait plus où il était, ni ce qui faisait autour de lui cette atmosphère lumineuse et musicale. Il perdait pied. Dans le petit salon voisin Mirabelle parlait très fort avec de jolis rires secs. Était-ce pour cette femme qu'il avait renié son passé, rompu tout lien avec les siens, renoncé à la vie facile? qu'il s'était mis en marge de la société? Pour elle ou à cause d'elle? Il saisit subitement que Mire n'était apparue cette fois encore que parce que l'intensité de son désir l'avait appelée à la vie. Mais elle s'était faite telle qu'elle pouvait se montrer dans ce décor et c'était autour de son idéal, il n'y a pas d'autre mot, qu'Anicet voyait la foule des invités se presser maintenant. À cet instant il eut la notion nette que dans toutes conditions d'existence, dans tout milieu qu'il fût, il saurait évoquer la beauté qu'il désirait. Exaltante constatation. Maintenant il pouvait, confiant en soi-même, dévisager les gens de l'entourage. Pour les dominer il est inutile de se soumettre à leur mesure, et pas plus qu'à l'esclavage de la pauvreté, il n'est besoin de se plier aux exigences du monde. Il sentit sa vie traverser les salons et déborder dans l'univers, il comprit qu elle dépassait ce cadre mesquin et le contenait; mais avant de le quitter, il voulut voir enfin le visage inconnu de Mirabelle. Il franchit les parquets luisants et vides comme des océans, gagna le seuil de la pièce où la voix de Mire s'attachait précieusement à n'être que frivole.

L'émulation des galants admirateurs l'empêcha d'avancer davantage: au-dessous de la masse sombre des hommes en smokings, l'Homme-en-veston-clair pareil au dragon des contes se dressait, gardien, aux côtés de la forme confusément aperçue de l'objet de tant de zèle. Malgré tous ses efforts Anicet ne parvint pas à briser la barrière des snobs: leurs noirs ébats lui cachèrent irrémédiablement le visage de la beauté. Petit symbole pour esprits simples. Et poussé par une force inconsciente, le jeune homme dont les narines semblaient aspirer à l'air libre du dehors se fraya un chemin vers la sortie.

Sur le trottoir il fut ébloui par l'aveuglante clarté des réverbères. Un mendiant lui demanda du feu. «Je vous remercie, dit Anicet distraitement, je ne fume pas.»