—Prêt à tout, Anicet, mais non point à tout faire. Savez-vous que je suis un être surnaturel qui partout peut vous entendre parler ou penser? Je me souviens de votre niais étonnement quand vous m'avez découvert une vie semblable à celle de tout le monde. Je vous paraissais abaissée d'avoir un appartement, des domestiques, une place, un point et non pour demeure l'espace métaphysique dans lequel vous me dispersiez quand je disparaissais de votre champ visuel. Combien de fois ai-je dû hausser les épaules quand vous parliez de votre décision, de l'action, de l'énergie. Vous n'avez même pas conscience de votre inertie, il n'y a rien à faire de vous. Vous pérorez: «Agir, agir» et qu'attendez-vous? Je vous écoute bourdonner: «Je répéterai pour en rire la formule avec laquelle un homme d'un autre temps a cru stigmatiser le nôtre: De mon temps on n'arrivait pas. Je vais, moi, m'efforcer d'arriver.» Belle résolution que vous ne pourrez jamais que formuler. Vous êtes singulièrement fait pour un arriviste. Je vous le dit: je ne puis vivre que dans la richesse, et j'aurais trop longtemps à l'attendre de vous. Mon époux est un rustre avisé; il a fait sept fois fortune dans des pays insensés et six fois déjà il a perdu jusqu'au dernier sou. «Vous serez ma septième ruine», m'a-t-il dit le soir de nos noces. J'y compte bien.
—Mirabelle, il eût suffi que vous me disiez...
—Je n'avais rien à vous dire. Il suffisait que je voulusse de l'argent. Je sais ce que c'est que de mourir de faim. Ça m'est arrivé plusieurs fois dans divers greniers. Moi aussi, j'ai eu les mains gercées, j'ai claqué des dents, j'ai manqué de charbon. Les ateliers où on pose pour un fou qui travaille sans manger, les heures entre des murs décrépits, les consolations, les supplices à quelques-uns, les esthétiques à la hâte, les toiles vendues pour un morceau de pain, c'est bien fini, je vous le jure. Regardez mes doigts de cornaline, mes doigts sanctifiés par les crèmes. Je vous dis que je suis une déesse ou quelque chose d'approchant. Vous n'imaginez tout de même pas que vous allez mettre en garni la Beauté. La Beauté? Vous avez bien cru que j'étais cette fille un peu démente qu'on représente dans toutes les mythologies avec des yeux blancs de statue. Vous ne démêlerez jamais ce mystère, ni de qui je tiens ce pouvoir magique d'épier tout et cependant de demeurer Madame Gonzalès dans ce petit hôtel du Roule. Qui sait? On a vu tellement de choses étranges. Il ne faudrait pas mettre sa main au feu que Mirabelle n'est pas l'idéal de tous les hommes de votre âge, qu'elle n'est pas cette qualité supérieure qui s'attache à mille et mille objets et les fait brillants pour l'esprit de la splendeur de la vie et du sang. Il ne faudrait pas non plus donner sa tête à couper qu elle n'est pas la première aventurière venue que votre jeunesse, les soucis de quelques hommes un peu déséquilibrés par l'enthousiasme, le dérèglement de leur sensibilité, revêtent d'un prestige emprunté et déguisent en divinité comme ils feraient n'importe quelle étoile de café-concert. Mais, quelle que soit la personnalité qu'il vous plaise de m'attribuer, j'ai le droit de disposer de moi-même, je ne vous ai rien promis, je suis libre comme l'air, et je ris assez fort de vous voir me faire la morale. Après tout, vous avez eu le temps de me conquérir.
—Mirabelle, ô Mire! Ne savez-vous pas que pour vous, sans réfléchir, au premier signe, un beau matin j'ai gâché ma vie? Que me reste-t-il si vous me faites faux-bond? Tout d'un coup, au plein cœur de ma joie, la branche casse. Il n'y a pas de raison pour que tôt ou tard je retrouve jamais le sens perdu de la phrase interrompue. De quelque côté que je me tourne, je ne trouve que le désert. En attendant mieux, il y a les oasis. À la fin on se lasse des enthousiasmes partiels, par ci, par là, entre deux accablements à n'en plus finir. Le plus simple, si on en avait le courage, ce serait de se tuer.»
Mirabelle ouvrit le tiroir de droite de la table à coiffer, en sortit un revolver et le posa sur le marbre.
«Vous n'avez qu'à essayer», dit-elle.
—Mire, voici que j'ai avancé jusqu'à vous et que je me tiens à vos côtés, grandeur nature comme un homme et non comme l'image hésitante et diminuée que vous aviez de moi tout à l'heure. Je suis près de vous, droit comme quelqu'un qui n'en a plus pour très longtemps à vivre. L'arme peut dormir sur la table sans que je rougisse de ridicule. Il eût été sans doute théâtral de se tuer en réponse à votre défi. Mais j'ai le courage de résister à la provocation, et je sais courir le risque d'être perdu par là même à vos yeux. C'est pour vous conquérir que je suis venu ici, je n'ai pas abandonné tout espoir et je ne faillirai pas à la tâche que je me suis assignée.
De quel nom désigner le plaisir que vous prenez tour à tour à vous présenter à moi comme une fille ou comme une abstraction? Ah! vous perdez votre temps, je vous l'affirme; car les yeux fermés je veux jurer que Mirabelle est la déesse à qui mes jours sont consacrés. Qu'est-ce que cela peut bien me faire, je vous le demande, la source du pouvoir qui vous est dévolu? Vos yeux me suffisent à expliquer les miracles, les prestidigitations, les envoûtements, les morts. Vos paroles ne me troublent pas davantage que vos dilemmes. Je sais bien que j'ai barre sur vous, vous aurez beau en disconvenir. Ce n'est pas pour rien que je vous ai donné ma vie, ma place au soleil, tout ce que je pouvais employer à soulever des mondes et qui n'est plus capable aujourd'hui que de se soumettre à vous. Vous prétendez ne m'avoir rien promis; ce n'est pas de ma faute tout de même si vous vivez, si vous vous êtes manifestée à moi, si vous vous êtes imposée à mon cœur. Vous, la Beauté du jour, la Merveille du Temps, vous vous êtes révélée à moi pour me posséder, consciemment, et si vous vouliez que je ne prisse pas la fièvre à vous voir, si vous vouliez m'échapper par la suite, vous n'aviez qu'à me fuir ou à ne pas exister. Dieu merci, avant de vous connaître, je savais une autre beauté, moins fraîche, sans doute, et moins attirante, mais qui se laissait approcher. Puisqu'il vous est donné de lire à tout instant dans mon âme, et que depuis des mois aucun des plus secrets mouvements de mon être n'a pu se dissimuler à vos yeux, comment osez-vous prétendre que je n'ai rien fait pour vous gagner? Vous n'exigeriez pas l'hommage sans valeur d'un homme qui accomplit pour une femme une action qu'il juge insignifiante; il vous faut, n'est-ce pas, l'acte qui engage dangereusement le cœur de l'audacieux. Quand vous m'avez connu, j'avais une conception du monde, mais il m'eût été facile de deviner quels hommages vous aimiez et quels gestes il fallait pour vous conquérir. J'eusse été cet acteur qu'on applaudit toujours et qui devient le mari de toutes les petites bourgeoises. N'attendiez-vous pas mieux de moi? Par la passion que j'ai mise à vous chercher, j'ai réformé tout en moi-même, jusqu'à ma propre sensibilité. Le chemin pour venir d'où j'étais jusqu'à vous n'était pas peu de chose et vaut que vous lui jetiez un coup d'œil rétrospectif. Songez que je sors, comme d'une forêt, de l'époque où l'on regardait en soi à l'aide d'un système de miroirs. Alors on n'attachait pas d'importance au but poursuivi. On ne se plaisait qu'à la méthode employée pour l'atteindre. Le monde était gouverné par des esprits qui raisonnaient sur eux-mêmes. C'était l'époque des solutions élégantes, on ne discutait même plus la formule: l'Art pour l'Art, on l'inscrivait tout comme une autre au fronton des édifices publics. Pour devenir grand homme, il fallait trouver des recettes. Les poètes étaient des sortes de Brillat-Savarins. On séparait les sensations, on les comparaît, on les confondait. La physiologie avait bon dos. Si vous aviez été de ce temps-là, vous m'eussiez aimé pour avoir découvert une épice ou la manière de s'en servir. Je ne connaissais que cet univers, ses pontifes, ses lois, son modus vivendi. Tout à coup, au milieu de ce paysage coutumier, je rencontrai un être prodigieux qui ne se souciait d'aucun de ces raffinements et dont la beauté me parut si nouvelle que tout d'abord je ne pus parvenir à fixer ses traits dans ma mémoire. Vous eussiez ri de moi, Mirabelle, si je vous avais adressé les hommages auxquels j'étais accoutumé. Songez que mes aînés, épris d'autres images, vous eussent probablement trouvée laide et n'auraient pas compris ce charme de phare qui m'enivre plus qu'il n'est de raison. Pour parvenir dans votre orbe, quel labeur de tous les instants s'imposait à moi! Il m'a fallu pendant des semaines surveiller le plus léger mouvement de mon cœur. J'ai jeté mes yeux pour en mettre de neufs. J'ai appris à m'émouvoir de mille grâces qui me paraissaient exécrables. Plus fort que cet autre qui reconstruisit le monde, je me suis rebâti moi-même. Il s'agit bien maintenant de l'art pour l'art, il s'agit bien de s'extasier devant une méthode. Vous qui avez plongé dans mon cœur sans m'en demander la permission, vous y avez vu, écrite dans ma substance même, cette phrase qui synthétise votre propre idéal: la fin justifie les moyens. Moyens, vieilles divinités déchues. Rien à l'extérieur ne paraissait du travail qui s'accomplissait en moi. Je semblais un personnage inerte, et malgré votre science féerique, vous vous trompiez. Attendez un peu que le mur craque, briques de tous les côtés, et vous saurez ce qu'il y avait derrière cette immobilité sournoise. Cela fait un beau changement sur la terre, Mirabelle: plus de problèmes à résoudre puisqu'ils ne se posent plus. Je ne m'embarrasse plus des difficultés qui faisaient jusqu'à présent la nourriture des hommes. Je ne veux plus être qu'une machine à atteindre les buts. Au rebut, les vieilles psychologies, les remords, les consciences, les préjugés et les absences de préjugés d'un seul bloc. Dans ce monde neuf, où je marche avec naïveté, personne n'a jamais entendu parler de tout cela. Il paraît qu'au Japon[1] les prêtres honorent des morales et des sentiments. Ce sont sans doute des bêtes à laine. Il est bien question maintenant de discuter la vie. Je suis pareil au garçon d'hôtel qui fait marcher l'ascenseur. Qu'est-ce que vous voulez que ça lui fasse, ce qu il y a dans la cave, et ce qui meut cette colonne qui le soutient, et tous ces câbles trop compliqués pour qu'on y cherche quelque chose qui ait le sens commun. L'important, c'est le bouton de montée, et je ne sais rien d'autre que ceci: je vais au quatrième étage où il y a la chambre 143, et dans la chambre 143 Madame Mire, plus belle que les cataclysmes qui ravagent mon corps quand il est devant elle.
—Anicet, vous oubliez votre rôle et le mien. N'êtes-vous pas entré ici le désespoir au cœur?
—Je ne sais pas ce que vous voulez dire avec ce mot que je n'ai jamais entendu, si ce n'est en rêve. Je ne démêle plus ce qui est tragique de votre chevelure défaite. Elle demeure la seule réalité avec la tache blanche de votre robe et cette table, dans le jour trouble qui vient des persiennes, à laquelle vous êtes assise, qui vous prolonge comme une chair nouvelle. Ce mouvement insensé qui me porte vers vous, je ne puis plus l'appeler désir, ni d'aucun nom humain. On trouverait encore de beaux rugissements dans ma gorge pour enrichir le dictionnaire de la galanterie, quelques cris uniformes qu'on ne peut pas figurer sur le papier. Il n'est plus temps de raffiner sur l'amour. On dit que c'est un enfant avec des ailes, et sur les ailes il y a des miroirs, des lacs, des paysages alpestres, des chansons pour les jours de pluie. Je n'en sais rien, je crois ne plus pouvoir prononcer le nom de ce dieu. D'ailleurs, qu'est-ce que je crois? Encore un mot comme une peau de bique abandonnée, pas plus de signification que dans un coup de poing. Ne comprenez-vous pas que j'arrache de moi tous les mots, comme des dents, pour perdre toute intelligence, toute sensibilité, toute raison, tout jugement, et me réduire à n'être qu'une volonté. Madame?»