Mais Anicet ne savait pas de quelle attention il était l'objet, et regardait devant soi l'ombre fraîche qui mène aux appartements de la déesse.


[CHAPITRE SEPTIÈME]

MIRABELLE OU LE DIALOGUE INTERROMPU

Une odeur fraîche comme l'anis révéla tout d'abord à l'indécis Anicet, au moment qu'il se trouva sur le seuil d'une pièce aux jalousies baissées, la présence de la dame et l'abandon que cette belle mettait à le recevoir. Il aperçut Mire, assise devant sa table à coiffer, de l'autre côté de l'Océan Pacifique, redoutable espace de laine moutonnante, tapis pentagonal qui escaladait obliquement la pièce des pieds du jeune homme à ceux de l'infidèle. Celle-ci ne se retourna pas, continua de dénatter ses cheveux noirs, et regarda l'intrus dans le miroir du meuble de toilette. À l'idée quelle le voyait dans ce petit cercle à l'opposé de sa situation comme une minuscule marionnette cassée par le respect, alors qu'il n'y apercevait que la figure de Mire et ses yeux d'argent, Anicet se troubla comme s'il s'était senti enlevé par la baguette d'un enchanteur et transporté dans un domaine virtuel, là-bas, au-delà des murs et des mers. Il s'en trouva léger, léger, comme un homme un peu gris. Le visage dans la glace fixa ses regards sur Anicet. Un dialogue s'établit entre la tête coupée et l'image lointaine: «Vous excuserez, disait le miroir, un pareil négligé. Mais il paraît sur vos traits l'embarras de quelqu'un qui ne sait que dire et qui pourtant en a gros sur le cœur.

—Madame Mirabelle... voulut commencer le personnage qui parlait sans l'ordre d'Anicet.

—Votre trouble m'amuse, mon ami, et je ne suis point assez sotte pour l'attribuer, comme vous voudriez que je fisse, à l'intimité de cet accueil. La vérité ne m'échappe pas: vous arrivez ici comme un provincial dans la capitale, avec un lot de reproches ruminés dans l'isolement de tous les Saint-Flour. Une autre se contenterait de faire la coquette, de vous embarrasser par ses mines et de vous renvoyer les bras chargés de vos récriminations informulées. Moi, mon cher, je prends la bête par les cornes. L'Anicet qui se présente à moi n'ose pas me crier ce qu'il pense d'un mariage fauteur je sais de quel désarroi.

—Mire, dit le reflet, vous ignorez tout du mal que vous m'avez fait. Comment connaîtriez-vous le désordre d'une vie, désormais désorientée?

—Hé, vous avais-je demandé votre foi? Il y a des gens, ma parole, qui ne doutent de rien. Tant que quelqu'un ne m'aura pas forcée à l'aimer, dois-je avoir le préjugé de l'amour? Vous vous faites gloire de tous les honneurs, les patriotismes, les sentiments, les affections dont vous vous êtes débarrassé, et je n'aurais pas le droit de m'être affranchie des quelques scrupules qui vous font encore souffrir? Vous n'y pensez pas. D'ailleurs, qu'y a-t-il de changé? Je vous le demande un peu. Je me suis mariée parce que j'avais besoin d'argent, et qu'aucun de vous, même Bleu, n'était capable de satisfaire à mes exigences et de me donner le luxe sans lequel je ne puis vivre. Mais je ne compte pas pour cela me priver d'une cour qui m'était agréable. Je la réunirai encore, et ici même, devant mon MARI; vous n'allez pas protester au nom de la vertu et de la fidélité conjugale peut-être? On ne sait jamais avec des gens comme vous.

—Mirabelle, j'étais prêt à tout pour vous plaire.