—Pardon.

—Vous comprenez moins bien encore le français que vous ne le parlez. Je disais donc que ce qui me chagrine, c'est de me voir préférer cette insignifiante de B* incapable de tenir un rang digne de sa fortune. Ne se compromet-elle pas, dit-on, dans des hôtels de dernier ordre avec ce petit Anicet, vous savez, cet enfant qui fait des vers diaprés? Elle a dû courir après lui, car, de notoriété publique, il ne vivait que pour moi (qui l'ai toujours tenu à l'écart), et a suffisamment d'esprit, malgré son jeune âge, pour ne pas s'entêter d'une personne aussi peu cérébrale. Elle n'a seulement jamais lu Verlaine.»

Le Bolonais parut soudain beaucoup plus intéressé: «Racontez-moi donc, Rina mia, ce que vous connaissez de cette aventure. Je suis friand de ces histoires, tout à fait extraordinaires pour nous autres, Américains vertueux. Vous dites que Monsieur Anicet...»

Tout en parlant, ils étaient parvenus dans la rue de la Baume. Marina fit halte devant un petit hôtel: «Voilà, s'écria-t-elle, le lieu dans lequel ma rivale croit désormais pouvoir impunément couler des jours heureux avec celui quelle m'a ravi par je ne sais quels artifices. Mais, dussent les pierres de ces murs le lui redire, je fais serment devant elles de reprendre mon Pedro auquel les yeux atones de cette niaise ne feront pas oublier longtemps mes nitides regards.»

Les murs n'entendirent plus parler de la revanche de Marina jusqu'au dimanche suivant, à l'heure des vêpres. Quand les cloches du Roule sonnèrent l'office, le chauffeur se présenta devant Pedro Gonzalès, et lui annonça que la voiture, endommagée, ne pourrait marcher de l'après-midi. Puis il descendit retrouver les trois domestiques qui n'étaient pas de sortie ce jour-là, échangea avec eux quelques mots à voix basse, et regarda par la fenêtre ce qui se passait dans la rue. Deux hommes faisaient les cent pas sur le trottoir, ils levèrent la tête et firent un signe d'intelligence au chauffeur. Juste en face de l'hôtel Gonzalès, une femme, grande, les traits cachés par une épaisse voilette, semblait attendre quelqu'un. Les deux promeneurs cherchaient à la dévisager et s'irritaient entre eux de cette présence intempestive. Un petit télégraphiste parut, marcha droit à l'hôtel Gonzalès, sonna, attendit et disparut dans la maison. Il était à peine ressorti, que Pedro Gonzalès surgit sur le seuil, un télégramme à la main, l'air contrarié et s'avança jusqu'au milieu de la chaussée comme pour chercher un taxi. Un des deux guetteurs s'apprêta à lui emboîter le pas. Mais, au vif étonnement de cet homme, la femme voilée toucha le bras de Pedro. Celui-ci se retourna, salua, s'enquit des désirs de la dame. Elle leva sa voilette et le suiveur entendit Gonzalès s'écrier: «Marina! vous ici!» Le couple entra en grande conversation: la femme priait l'homme de lui accorder quelque chose, qu'il refusait avec un air effrayé. Néanmoins, Pedro cédait visiblement. Marina prit tout à coup son bras, et tous deux s'éloignèrent dans la direction de Saint-Philippe. Le suiveur, derrière eux, manifestait un grand embarras. Il fit signe à son compagnon de demeurer. Le couple le mena dans la petite ruelle qui longe l'église du Roule. Là Marina montrai du doigt à son compagnon un hôtel meublé de peu d'apparence, au rez-de-chaussée duquel s'ouvrait un café Biard. Pedro protesta: «Tu es folle.» Mais elle insista, et tous deux pénétrèrent dans l'hôtel. Le suiveur entra dans le Biard. Omme et Boulard l'y attendaient: «Eh bien, dit le patron, l'homme est-il dans nos mains?

—Je n'ai pas pu m'en saisir», répondit l'inconnu.

Il raconta ce qui s'était passé:

«Ah! ah! prononça d'un air joyeux Boulard, s'il est dans la taule, il n'en ressortira pas de sitôt. Au travail.» Omme, dont le visage pâle et grave portait la marque des désordres de l'amour, mit sur ses épaules une grande cape à collet de soie noire et sur sa tête un chapeau haut de forme. Puis tous trois se dirigèrent vers l'hôtel Gonzalès.

Or, dans une rue latérale qui mène du boulevard Haussmann à proximité de cet hôtel, marchaient deux jeunes gens, l'un pensif et la tête penchée, l'autre le doigt levé comme pour un sermon: «Anicet, disait Baptiste, voici l'instant de te présenter devant Mire. Si l'inaction te pèse, secoue-la. Qu'on sache que tu n'as pas renoncé à la course. La conquête de Mirabelle n'est qu'un épisode, ne l'oublie pas, et au fond, peu importe la mijaurée, mais c'est le premier pas de ta vie vers une fin mystérieuse, que peut-être j'entrevois.» Anicet se sentit pareil à l'acteur, sur le point d'entrer en scène pour un rôle qu'on vient de lui confier et qu'il n'a point lu. Il éprouvait le vertige de la catastrophe: si tout à coup il n'allait savoir que dire à Mirabelle, comment se tenir sur les planches. Il craignait le ridicule et tremblait d'aimer véritablement celle qui en serait témoin. Il redoutait surtout de la trouver trop belle. Un autre point le torturait: quel intérêt avait donc Baptiste à le jeter ainsi au milieu de l'action? Mais il n'eut point le temps d'y réfléchir. «Va», dit Baptiste, en indiquant l'hôtel Gonzalès.

Ces divers mouvements se combinèrent de telle sorte qu'au moment où le guetteur resté pour surveiller la maison s'avançait de gauche vers Omme, Boulard et leur acolyte qui arrivaient de droite, Anicet, au milieu, pénétrait dans l'Hôtel, centre de toutes ces préoccupations. «Enfer et damnation!» s'écria Boulard à ce spectacle. En haut, dans un coin de la toile, les bras croisés, le sourire énigmatique, Baptiste semblait le génie directeur de l'aventure.