La marche de Mendelssohn sembla taper à coups de marteau réguliers sur le crâne d'Anicet et voici que l'aventure stupéfiante arriva: Mirabelle tourna la tête, regarda Anicet longuement, sans baisser les yeux et sourit. Ce sourire résuma toute la pitié du monde, la faiblesse des femmes et des mâles, la tristesse de la pauvreté et la résignation, quelle résignation! Les lèvres dessinèrent autour d'un soleil un arc un peu tombant, plus troublant que la moue même du baiser. Comment renoncer à une si tentante beauté? «La belle occasion d'agir!» murmura une voix à son oreille. Anicet tressaillit de se connaître esclave d'une volonté étrangère. Puis il pensa exactement: «Tout ceci n'a duré que le temps d'un éclair.»
Sur l'écran, quelqu'un à qui l'on n'avait tout d'abord pas pris garde, semblait suivre avec passion le mouvement des lèvres de Mire. C'était un personnage de premier plan, aperçu sur le perron de l'église, de telle sorte qu'on n'en voyait que la tête et les épaules. Soudain il se retourna, car il avait pris pour lui le sourire de Mirabelle. Anicet reconnut Omme, plus pâle que le linge sur lequel se peignait son visage. «Il te ressemble», dit Baptiste. Anicet comprit mieux, à le voir sur la face d'un autre, le drame qui se jouait en lui et que, sans doute, ses propres traits devaient trahir. Un instant il s'identifia avec le personnage consterné qui regardait vers lui de la toile, et il ne sut plus se trouver devant un écran ou devant un miroir. Cette image créa en lui une confusion indicible, un trouble singulier à l'idée qu'une glace lui présentait comme son reflet le fantôme d'autrui. Il eut envie d'appeler Omme: Ma douleur, à l'instant précis que l'on put voir rouler, lourdes et lentes, des larmes sur les joues du Physicien. «Tu pleures», affirma Baptiste. Anicet voulut protester: «Ce n'est pas moi, c'est lui!» Mais il sentit rouler, lentes et lourdes sur ses joues, des larmes qui se ramassèrent quelque part au bord de sa mâchoire, hésitèrent, et firent un plongeon dans la nuit.
Omme et Anicet se regardaient fixement dans l'âme, et celui-ci ne savait plus si celui-là n'était pas lui-même qui agissait sous quelque charme magique. Sa personnalité se dissolvait avec un bruit étrange d'orchestre à dix exécutants. Omme, malgré son émoi, demeurait plus ferme et semblait ignorer Anicet. Ce fut lui qui rompit l'illusion en descendant les marches de l'église. Il franchit la grille et tourna dans la ruelle qui longe Saint-Philippe sur le flanc droit.
La douleur mord aussi bien les hommes de science que les autres. Mais ceux-là y sont moins préparés, car la douleur est un cas particulier et ils n'ont accoutumé d'envisager que les cas généraux. Omme cherchait sans grand succès à porter quelque méthode dans l'analyse de ses sentiments. Un premier point lui parut assuré: il subissait un ensemble de sensations pénibles. Il chercha à les localiser, et les énuméra ainsi: un tremblement involontaire des lèvres, une certaine oppression respiratoire, une sorte d'étranglement vers la taille. Il lui vint à l'idée d'assimiler ces sensations à d'autres, antérieures et analogues, mais non pénibles. Il ne leur trouva d'équivalents que dans le désir. Aussi bien, la même image n'avait-elle pas créé en lui ces deux mouvements, désir et désespoir? Parvenu devant ce café Biard où nous avons vu Anicet brûler une lettre, Omme y entra et s'assit à une table.
Pour guérir Omme de sa tristesse, deux solutions s'offraient: oublier Mire ou l'enlever. Les hommes qui ont vécu dans les laboratoires n'imaginent guère que les partis extrêmes. Tout d'abord Omme s'efforça d'oublier la traîtresse. Il s'attaqua à son portrait et tenta le défigurer: il grossit les imperfections du corps et du visage, inventa des tics dont il dota les traits, appela le ridicule à son aide. Peine perdue: à mesure qu'il pourvoyait Mirabelle de défauts, Omme l'aimait davantage pour ces défauts mêmes. Il voulut alors supplanter un sentiment violent par son contraire, transformer sa passion pour Mire en une haine contre son nouvel époux. Mais il ne parvenait point à se représenter Pedro Gonzalès sans voir à ses côtés se dresser l'énigmatique mariée qui bientôt accaparait son attention et ravivait sa douleur. Il essaya de mille façons de reporter sa tendresse sur quelque objet voisin de Mire, rien ne réussit: toujours l'image de Mirabelle, droite, muette, sur le perron de Saint-Philippe regardait Omme, et, lentement, lui souriait. Quel pouvoir sur soi-même Omme eût-il pu garder? Il ne parvenait pas à fixer son esprit, il s'échappait: le monde intérieur lui apparaissait aussi tremblant et brouillé que le semble l'extérieur à qui le regarde à travers un voile de larmes. Avec naïveté Omme soupira: allons, il n'y avait donc qu'à enlever Mirabelle. Mais comment? À cet instant, un génie tourbillonnant prit en pitié le physicien, s'abattit du ciel et posa ses deux mains sur le marbre de la table: «Monsieur désire?» Mirabelle, allait répondre Omme, mais il leva les yeux et reconnut Pol qui attendait une commande de consommation.
Pol, depuis qu'il était l'amant de Traînée, passait au café où elle travaillait le peu de temps libre que lui laissait son métier d'acteur. Cela lui permettait de surveiller Traînée; de s'en donner l'air; de jouer au jaloux, au tyran; de la pincer très fort quand tout le monde le regardait; enfin, de satisfaire le besoin de pitié qui dort dans le cœur de tout homme, en aidant Traînée à servir, encore que cette fille robuste ne parût guère accablée par l'ouvrage: «Pol, dit Omme, aimez-vous toujours Mirabelle?» Pol s'agita d'inquiétude et jeta cinq ou six coups d'œil à sa maîtresse pour voir si elle n'entendait pas. Mais comme elle frottait énergiquement le zinc et chantait une romance triste sur un ton gai, il se rassura, ouvrit la bouche, attendit un instant et prononça: «Peut-être.» Omme lui raconta le spectacle auquel il venait d'assister. La surprise fit perdre toute prudence à Pol, qui s'écria d'une voix aiguë: «Mirabelle mariée!» Ce hurlement coupa tout net la chanson de Traînée. Cette fille, justement indignée, bondit, sans daigner prêter attention à la pile d'assiettes qu elle renversait au passage, et prit à deux mains la tête de Pol qu elle secoua à bras tendus jusqu'à ce que les yeux du patient se missent à rouler dans leurs orbites: «Malheureuse, gémissait-elle, à qui t'es-tu donnée? Voilà, voilà le fruit de ta complaisance coupable. Il pense toujours à cette Mirabelle, malgré ses serments. Je sais bien que j'ai offensé la majesté divine par ma faiblesse et ma lascivité, mais ai-je commis un si grand crime pour être si terriblement punie? Lâche, tu profites de l'infériorité de mon sexe pour me faire souffrir mille morts: va, si je descends au tombeau, tu pourras dire que c'est toi qui m'y auras mise.» Pol commençait à voir toutes choses tourner avec une rapidité hallucinante. Son nœud papillon était tombé à terre, et le sang avait fui son visage. On n'aurait pu dire lequel l'emportait dans le cœur de Pol, du désespoir où la mauvaise nouvelle l'avait plongé, de la crainte des coups ou du regret d'avoir affligé Traînée. Il hoqueta: «Je n'y suis pour rien, Mirabelle m'est égale, c'est Omme l'amoureux, moi, je n'aime pas, je n'aime pas qu'on me fasse mal.» Il y eut sur son visage une telle expression de douleur que Traînée pensa l'avoir étranglé. Elle le lâcha; il tomba assis sur le sol, le regard vague. «Mon Dieu, je l'ai tué!» s'exclama Traînée, et déjà, en signe de deuil, elle commençait à briser la vaisselle, quand le patron du café, ce colosse un peu chauve, Boulard, je crois, se précipita pour sauver son matériel, gifla Traînée, releva Pol d'un coup de pied, ramassa deux petites cuillers, et, se tournant vers Omme, prit la parole en ces termes: «Si je comprends bien la situation, Monsieur, une dame à laquelle vous attachez quelque prix vient de se marier sans votre consentement. Puisque la douceur de vos regards n'a pas su l'en dissuader, il vous faut maintenant, la mort dans l'âme, la ramener par la force à de meilleurs sentiments à votre égard. Seulement vous n'avez guère l'habitude de ce genre d'opérations. Voulez-vous vous fier à moi? J'aurais un petit marché à vous proposer.
—Parlez, dit Omme, qui que vous soyez, envoyé du ciel ou de l'enfer. Je ne puis plus refuser une aide, d'où qu elle vienne.»
Alors Boulard fit signe à deux hommes accoudés au comptoir. Ils vinrent s'asseoir à la table d'Omme, et tous les quatre se mirent à parler à voix basse, les têtes rapprochées, avec tant de mystère que Traînée, se sentant complice, crut bon de prendre un air détaché pour donner le change et reprit sa romance à l'endroit précis qu'elle l'avait interrompue. Pol s'arrogea, sans qu'on l'en eût prié, le rôle important de guetteur, et, de peur que quelqu'un surprît la conférence, surveilla fébrilement les alentours du café. Tout d'un coup, il sursauta et fit signe aux conspirateurs de se taire. Un couple s'avançait en effet dans la ruelle.
C'étaient la princesse Mérov et le Bolonais, bras dessus bras dessous, comme des amoureux de campagne; Marina conservait l'air outragé qu elle avait adopté pour assister au mariage: «Enfin, chère amie, disait le Bolonais, je conçois que vous vous dépitiez de voir l'un de vos soupirants, auquel, si j'ai bien compris, vous ne refusiez pas toute espérance, quitter si rapidement vos chaînes pour en accepter d'autres, il est vrai, légitimes. Mais convenez qu'il me faut de la bonne grâce pour ne point m'offenser du deuil que vous en affichez.
—Tenez, Nicolas, vous parlez le français comme un étranger, votre vocabulaire ignore les mots rares et vos phrases sentent l'allemand, s'embarrassent d'euphémismes, et atteignent à des longueurs qui ne sont point décentes dans la conversation. Vous ne vous faites aucune illusion, j'espère, sur la nature des relations qui m'ont valu de Pedro Gonzalès ce collier de perles que Paris m'envie. Quant au charme de ce galant homme, c'est celui que donnent toujours quatre cent mille livres de rentes, et vous devriez rougir de forcer une femme à s'en expliquer. Mais enfin, ce qui me met l'âme en navrance...