—Veux-tu me dire quelle action tu poursuis? Tu te laisses vivre. Tu es d'une docilité à faire peur. Vois Harry James: il ne peut rester trois jours avec moi sans que nous nous querellions. C'est la marque des esprits vigoureux que de se heurter sans cesse. Le tien, sitôt qu'on lui ouvre une piste, l'adopte, s'y précipite, s'y complaît. Tu ne te rebelles jamais contre les impulsions qu'on te donne. Ce qui décide de l'admiration en Harry James, c'est qu'on ne sait pas trop s'il ne se tuera pas le lendemain, sans raison, ou s'il ne commettra pas un beau crime; on reconnaît en lui une force indisciplinée, le véritable homme moderne, qu'on ne saurait réduire à n'être qu'un spectateur. Rien ne l'apparie à l'artiste, au spéculateur: avant toute chose, il vit. Il recherche ardemment les plus violents plaisirs et plie tout à sa fantaisie. Loin d'accorder les circonstances avec un système poétique, il domine les contingences et agit avec une intensité telle, une rapidité telle, qu'il semble ne pas réfléchir et n'obéir à aucun plan. Un public le prendrait pour une marionnette. Ainsi, par un jeu bizarre, il semble à la merci de ce qui l'entoure, précisément pour la raison qu'il lui échappe, se dégage des lois communes de l'action, ne subit l'influence d'aucune réalité extérieure et visible, ne laisse à personne le temps de voir les motifs réels et tout intérieurs de ses gestes et de ses paroles. On ne peut se défendre en face de lui d'une continuelle inquiétude. Mais avec toi on est bien tranquille: tu es celui qui ne se tuera jamais. Le moindre de tes mouvements est précédé de son explication psychologique. On attendrait longtemps une surprise de ta part.»
Ici, Anicet voulut protester.
«Veux-tu me dire, reprit Baptiste, ce que tu fais pour conquérir Mirabelle? ce que tu projettes pour empêcher Bleu de la mériter avant toi? Veux-tu me dire? mais c'est inutile.
—À la fin, répondit Anicet, que sais-tu si je n'ai pas quelque idée en tête? T'en avertirais-je d'avance?»
Anicet se sentait mentir: il n'avait rien en vue, mais éprouvait fortement l'humiliation que lui infligeait ce parallèle avec Harry James. Il comprit qu'il ne ferait que suivre encore une fois la direction donnée, qu'il était sous l'influence de Baptiste. Encore qu'il fît preuve de lucidité, il céda à la honte de l'inaction, et, volontairement, consentit à n'être qu'un instrument. Quelle puissance avait donc sur lui cet être autoritaire? Dans l'ombre, on devinait la fascination du regard et le froncement des sourcils. Il n'y avait pas à s'en dédire: Baptiste subjuguait Anicet, et à quelle fin?
Tout à coup, sur l'écran où passaient les nouveautés de la semaine, on lut:
PARIS:
UN GRAND MARIAGE.
La toile se peignit à l'image de Saint-Philippe-du-Roule. Le cortège nuptial fit mine de sortir de l'église. D'un bond, les spectateurs furent portés devant les nouveaux époux. Dans l'encadrement noir de la porte, on les vit jusqu'à mi-jambes. Anicet reconnut avec stupeur Mirabelle au bras de Pedro Gonzalès. Celui-ci saluait à droite et à gauche, bombait avantageusement la poitrine, et jetait de négligents coups d'œil à l'opérateur du cinéma. Anicet ne songeait guère à lui: il fixait désespérément Mirabelle, droite, le regard perdu, immobile et impénétrable. Il n'aurait sans doute vu quelle; mais Baptiste, davantage maître de soi-même, lui signala d'une voix blanche la présence au premier plan de la princesse Mérov. Marina, vêtue de noir, tâchait d'exprimer par son maintien les complexes sentiments des héroïnes romanesques au mariage de l'homme aimé. Derrière elle le Bolonais, critique d'art et, au su de tout Paris, amant de la princesse, gardait l'attitude correcte et tendre qu'il croyait d'occasion.
L'orchestre qui s'était jusqu'alors contenté d'un thème montmartrois attaqua sans ménagements la Marche nuptiale de Mendelssohn. Brusquement, Anicet comprit le sens de la scène à laquelle il assistait. Ainsi il avait tout sacrifié, le monde, sa mère, sa maîtresse et plus encore: sa tranquillité, pour que Mirabelle lui échappât avec le premier butor un peu milliardaire qu elle avait trouvé sur son chemin. Ne plus avoir de but dans la vie, savoir qu'aucun espoir n'est permis, aucune erreur possible, et, quand on regarde derrière soi, n'apercevoir plus que les ruines fumantes d'un passé que l'on saccagea soi-même: est-il une situation plus terrible pour un garçon de vingt ans qui s'était choisi une route, un amour? Le triomphe de l'un des sept masques l'eût mille fois moins affligé: il eût pu combattre le vainqueur, rivaliser de séduction avec lui, et cette lutte même eût constitué un intérêt nouveau. Mais avec Pedro Gonzalès il était parfaitement inutile d'engager la bataille.