Il fallait bien qu'il fût né au bout d'un grand fleuve, dans quelque port de l'Océan pour que ses yeux prissent cet éclat gris et que sa voix acquît certaine sonorité de coquillage quand il disait: la mer. Quelque part, dans son enfance, sommeillaient des docks bas par un soir pesant d'été, et, sur l'eau sans rides des bassins, les voiliers qui ne partiront pas avant le lever de la brise. Image des rues qui montent lentement en plein soleil dans la banlieue, entre les petites maisons des marins à la retraite qui entretiennent comme un pont de navire un minuscule jardin de quatre plantes exotiques. Mais quand le hasard le ramena dans son pays natal à cet âge pour lequel les femmes ont la beauté des terres promises, Baptiste n'y chercha plus que le reflet de Paris, l'élégance des promeneuses, le tumultueux émoi de la sortie de l'école Pigier. La vie empruntait la teinte un peu mouillée du linge propre et très doucement Baptiste se plaisait à perdre des heures précieuses dans la fraîcheur des squares. Pour le soir il avait la magie lumineuse des cinémas dans les quartiers populeux, parmi les filles au collier de velours et les matelots, tendres comme ceux qui sont de passage, et le regard déjà lointain.

Parfois une lettre venait rattacher Baptiste à quelques-uns des hommes qui avaient alors cinquante ans. Il les croyait capables de lui révéler l'univers, quand ils ne l'étaient que de lui enseigner l'histoire. Il ignorait porter en soi un monde caché mais plus riche que leurs imaginations. Nul ne lui avait dit, en le voyant parcourir Nantes en juillet 1916, comme un avare avec son ombre, quel effroi stupide saisissait les enfants des faubourgs quand il passait près d'eux comme un automate. Pour se donner des raisons d'être il composait des vers galants et s'émerveillait d'introduire en poésie le mot chignon. C'est alors qu'il rencontra Harry James, l'homme moderne de qui les héros de romans populaires, de livraisons américaines et de films d'aventures ne représentent que de fragmentaires reflets. Qui pourrait dire ce qui se passa entre ces deux hommes? Mystère! Mais quand, quelques mois plus tard, Baptiste Ajamais revint à Paris, pareil à celui qui s'est regardé dans un miroir et qui maintenant se reconnaîtrait s'il se rencontrait dans la rue, on put constater en lui un changement profond, la marque des grandes résolutions et certain air qui aurait dû donner à penser à bien des gens. Au vrai, Harry James lui avait fait entrevoir Mirabelle et il en était devenu théoriquement amoureux.

Ce même attachement à une beauté si difficile réunit vers ce temps-là Baptiste et Anicet. Il ne fut pas la cause, mais l'occasion de leur amitié. Il ne leur vint pas à l'idée d'appeler rivalité ce qui les rapprochait: le mot émulation s'offrit sans que ni l'un ni l'autre des nouveaux amis songeât à le discuter. Ainsi leurs relations débutaient par où les amitiés courantes se terminent et par ce qui devait être plus tard la mort de la leur. Ils se sentaient voisins par les cent détails qui distinguent une génération des précédentes. Leurs mœurs, leurs sensibilités, leurs goûts étaient contemporains. Leurs aînés vivaient dans les cafés et demandaient à des philtres divers l'embellissement de leurs jours. Eux, ne se plaisaient que dans la rue et si, par hasard, ils s'arrêtaient à des terrasses, ils n'y buvaient que de la grenadine pour la belle couleur de cette boisson. Comme ils trouvaient, par les boulevards, le plein air à Paris même, ils n'éprouvaient aucun besoin d'aller à la campagne.

Très naturellement, parce qu'ils vivaient dehors, ils étaient à la merci des saisons. Le temps qu'il faisait agissait puissamment sur eux. Dans presque tous leurs écrits on pouvait trouver le nom du mois qu'ils les avaient élaborés. Par un miracle assez singulier, si je veux me le représenter, je ne puis imaginer Baptiste qu'en été, soit de si bon matin que les boulangers ne sont point ouverts et qu'il faut marcher dans les rues de conserve avec sa faim, soit à l'instant calme de cinq heures, quand les rigueurs fléchissent et que l'air semble fait de sable à sécher les plumes. Dans l'avenue de l'Observatoire il y a un banc comme tous les autres, mais qui sait bien s'offrir quand on a couru tout l'après-midi malgré la chaleur, droit devant soi, sans but, avec l'apparence d'un homme pressé qui n'ignore pas où il va. Baptiste n'existe qu'en plein soleil.

Rien n'est plus frais en été que les salles des cinémas les après-midi de semaine, et les deux amis s'étaient réfugiés dans l'asile d'ombre de l'Électric-Palace. Sans se préoccuper des voisins, ils parlaient à voix haute et mêlaient à leurs discours des jugements sur les films. Ainsi vous regardez passer la vie, vous y intéressez votre sensibilité, vous vous en détournez pour explorer votre esprit et vous reportez de nouveau les yeux sur les spectacles quotidiens.

«Ce qui fait le théâtre aussi mort pour nous, disait Anicet, c'est sans doute que sa matière unique est la morale, règle de toute action: notre époque ne peut guère s'intéresser à la morale. Au cinéma, la vitesse apparaît dans la vie, et Pearl White n'agit pas pour obéir à sa conscience, mais par sport, par hygiène: elle agit pour agir.

Somme toute, l'héroïne de cette aventure n'a aucun besoin de la poursuivre au milieu de tant de dangers. Elle ne sait pas trop au juste lequel des partis en présence a le bon droit pour lui. Cela ne l'empêche pas de se lancer à corps perdu dans la mêlée. Le traître a volé le diamant pour la centième fois. Pearl lui arrache le joyau sous la menace d'un revolver. Elle monte en cab. La voiture était truquée. On jette Pearl dans un souterrain. Pendant ce temps le voleur volé cherche à pénétrer chez elle; surpris par le journaliste, il se sauve sur les toits; le publiciste le poursuit, le perd et rencontre fortuitement dans le quartier chinois le borgne qui a joué un rôle louche au cours des incidents antérieurs. À sa suite, il arrive au souterrain où Pearl languit, il va la délivrer: mais, suivi à son tour par le malfaiteur qui vient de lui échapper, il met involontairement celui-ci sur la bonne piste, et quand, après avoir fait sauter l'immeuble avec un explosif récemment inventé, il retrouve la belle évanouie, elle est ligotée et délestée du diamant par le diligent adversaire.

Il n'y a eu de place ici que pour les gestes. L'action ne nous a passionnés qu'à titre de tour de force. Qui aurait songé à la discuter? on n'en avait pas le temps. Voilà bien le spectacle qui convient à ce siècle.»

Cette rhétorique devait profondément déplaire à Baptiste. «Assez, dit-il, c'est toujours la même chose; tu comprends que je sais ce que ça vaut. Je vois où tu veux en venir. C'est même étonnant comme je le vois. Un de ces jours je vais me fâcher. Tu parles, tu n'agis jamais: dans la rue tu lis toutes les affiches, tu pousses des cris devant toutes les enseignes, tu fais du lyrisme, et de quel lyrisme! faux, facile, conventionnel; tu t'exaltes, tu te fatigues, ça ne va jamais plus loin. Je commence tout de même à te connaître, je saisis assez exactement ce que tu viens demander au cinéma. Tu y cherches les éléments de ce lyrisme de hasard, le spectacle d'une action intense que tu te donnes l'illusion d'accomplir; sous le prétexte de satisfaire ton besoin moderne d'agir, tu le rassasies passivement en te mettant à la plus funeste école d'inaction qui soit au monde: l'écran devant lequel, tous les jours, pour une somme infime, les jeunes gens de ce temps-ci viennent user leur énergie à regarder vivre les autres. Qu'on ne me parle plus du cinéma: nous n'avons rien à y prendre, l'impureté y règne et le jour où des gens de bonne volonté y introduiront des moyens artistiques, les rares attraits qu'il a pour nous disparaîtront. Le mal que cette mécanique te fait, en t'otant le goût de la vie, n'est balancé par rien. Assez.

—Par exemple, dit Anicet très vexé, je ne vois pas ce qui justifie cette explosion. Je ne te connais pas le droit de me croire incapable d'agir.