«L'amour, encore un soleil qui me claque dans les doigts, dit Anicet, c'est à n'y rien comprendre, les autres hommes trouvent pourtant la vie supportable. Imaginez-vous que j'allais m'engager à corps perdu dans une aventure du genre fantastique pour donner des perles à manger à Madame votre épouse. Cela devait commencer par un article sur la peinture moderne, et puis, il y avait au programme un costume collant noir comme ceux qu'on voit au cinéma, et des revolvers confortables, et des cordes à nœuds qui pendent dans la nuit. Tout de même, quel dérangement inutile, si l'amour n'avait que le visage amer que vous me montrez par-dessus la table. J'avais rêvé (on dit rêvé, n'est-ce pas?) des satisfactions singulières l'été dans un immeuble neuf. Quel rôle magnifique aurait tenu la femme, si elle avait voulu. Mais comme mes réparties eussent été plus subtiles que les siennes. Les voisins auraient rougi en nous rencontrant dans l'escalier à cause du bruit de nos jeux de titans. L'âpreté des baisers nous aurait fait goûter comme un alcool divin, comme une menthe fraîche à mourir, l'eau de la Seine prise au robinet. Nous aurions été la fable des fournisseurs, tant et si bien que renonçant à ce délicieux mensonge nous aurions repris notre véritable nature sur les vapeurs qui crachent des lys à travers les mers australes, entre les atolls sanglants qui nous obligent à interrompre nos voluptés pour les regarder passer, paquets de varechs rouges, dans le sillage de nos cœurs.»

Cette image sembla émouvoir profondément les assistants. On crut que Pedro Gonzalès allait parler. Mais une jeune femme maigre et pauvrement vêtue, dont la main gauche retenait sur une poitrine phtisique un châle toujours prêt à s'enfuir, prit la parole en ces termes:

«Monsieur Anicet, je vais vous paraître bien hardie, et sans doute qu'après ma tentative vous direz du mal de moi et toutes sortes d'injures. Je ne sais pas comment expliquer ma démarche, il faudrait imaginer une histoire invraisemblable. J'ai seulement appris qu'on cherchait à vous dissuader d'aimer et alors, sur mon grabat, je me suis souvenue de toutes les tendresses, de tous les serments, de tous les vertiges et je me suis levée pour vous apprendre quel doux ulcère on appelle amour. C'est une maladie qui ronge, un feu qui va de la tête aux pieds et on ne sait pas quel est le moment le meilleur, celui qu'on apaise cette fièvre derrière les rideaux, ou celui quelle bat son plein, quand on est seule et droite à la fenêtre ouverte, avec le linge pendu encore bleu au fil de fer, et que le regard s'en va loin heurter les façades et balayer les trottoirs sans rencontrer l'amant, le délicieux menteur qui sourit si bien dans ses beaux gilets gris perle! Le cher amour ne sait pas décevoir. Monsieur, car il a des cruautés étranges, amères comme les fruits exotiques des petites charrettes.

—Taisez-vous, dit une autre femme dont le visage était dramatiquement peint, l'amour n'est pas cette malsaine résignation. Je l'ai connu sous les climats les plus torrides. Il cherchait la seule aire fraîche du pays et entre les murs de l'ombre le combat commençait comme s'il se fût agi de mourir. Parfois, hors des cases, la vie du couple se jouait. On y pensait bien. Il y avait une hâte fébrile de s'atteindre, de s'étreindre, de bouleverser des yeux trop grands et des lèvres trop mûres. J'ai vécu ces passions sombres et sèches dans le vent des suds. On tremblait toujours d'être découverts, on était lié l'un à l'autre par des complicités sans raison, et parfois il y avait des cavalcades déchaînées contre notre amour. C'est alors que l'homme, le cheval et moi, nous sentions si unis qu'il me fallait parler, parler malgré le soleil vorace et les sablons de l'air à tout instant dans mes gencives.»

Pedro Gonzalès s'agita mollement, le temps nécessaire pour faire penser à la limace, puis il articula non sans peine: «N'écoute pas les femmes, petit, elles te donneront de mauvaises raisons. J'en ai connu une, elle n'avait pas vingt ans et déjà elle était folle.» Il s'arrêta, puis reprit avec un air de fatuité oscillante: «Elle était folle de moi. Alors nous allions aux Acacias sur de grands bais bruns. J'ai oublié tout le reste, sauf pourtant ce qu elle m'a dit au moment de mourir: On n'avait donc plus rien à faire quand on a inventé l'amour?»

Anicet s'entendit tout à coup appeler par une voix très douce derrière lui. Il voulut se retourner, mais des mains de fer sur ses épaules l'empêchèrent de bouger et un inconnu qui grasseyait légèrement lui dit à l'oreille: «L'amour est ta dernière chance. Il n'y a vraiment rien d'autre sur la terre pour t'y retenir. Qui sait? personne n'a pu essayer pour toi de ce philtre et l'expérience des autres ne vaut rien pour toi. Sans doute as-tu tenté déjà ces imparfaites fantaisies qui t'unissaient à des corps comme des grappes de raisin» Les belles filles niaises te lassaient tôt ou tard; tu écoutais leurs voix dénombrer les objets dans la chambre et succinctement énoncer leurs rapports primordiaux: la pendule est sur la cheminée, les persiennes sont fermées mais le jour ne se lève pas encore; j'aimerais des pantoufles de satin; on dit qu'il y a des femmes qui possèdent des trois mille diamants! Cet amour-là est un jeu moins innocent qu'on ne croirait parce qu'on y use de l'ardeur. Mais ce n'est point lui qu'il te faut. Renonce à jamais à ces filles aux yeux vides; sans peine jadis, tu abandonnas Traînée. Elle ne peut même plus occuper tes loisirs. Si tu l'entendais encore parler de la vie, ou exiger de toi cette sensibilité qui pend dans ton cœur comme une feuille morte, tu la tuerais sans en souffrir davantage.

—N'est-elle pas déjà morte? dit Anicet, ou ai-je pris mon désir pour une réalité?»

Un grand cri retentit derrière le comptoir, on vit Traînée se lever, le visage ravagé. Elle roula ses yeux comme des billes, agita comiquement les bras, se prit le cou à deux mains et se secoua jusqu'à en mourir. Quand elle fut tombée, Anicet se mit à rire doucement, parce qu'il savait bien qu'on ne peut pas s'étrangler. La voix reprit derrière lui:

«Te demandas-tu jamais ce que serait pour toi Mirabelle? Avec elle, plus besoin de craindre les bavardages, les contretemps, les contre-sens. Les importunités de la camarade ne peuvent se rencontrer entre ses bras. Prends garde seulement de ne tirer de ses qualités des conclusions fausses et de n'admirer en elle, comme font ceux qui la courtisent, qu'un idéal mal défini. Elle t'échapperait ainsi quelle échappe à tout cet entourage d'artistes. Les artistes font de singulières pétitions de principes... il suffit, tu sauras plus tard. Mais observe tout au moins qu'à une époque où l'on peut, sans déchaîner de tempêtes, nier Dieu, la Patrie, le Foyer, on se ferait arracher les yeux si l'on déclarait que l'art n'existe pas. L'Art, le Beau, sont les dernières divinités des hommes. C'est ainsi que tes rivaux, libres en apparence de préjugés, s'embarrassent dans leur course du poids mort de l'Art, abstraction déifiée, denrée de conserve bonne tout au plus à nourrir les fossiles. Ils commettent cette erreur singulière de prendre Mire pour la Belle, alors qu elle semble laide à bien des gens, et qu elle est en réalité la Femme. Véritablement, Anicet, la Femme est ta dernière planche de salut. Pour la conquérir il faudra te battre, pour la conserver il faudra te battre, pour l'aimer même il faudra te battre: voici l'intérêt que tu peux encore prendre à la vie. Si cela ne te suffisait pas, mon cher ami, il ne te resterait qu'à plier bagage.»

Le mot bagage rendit tout très clair, expliqua les énigmes. Bagage, évidemment, bagage. Il flotta dans l'air comme une fumée, s'inscrivit partout, changea le décor. On ne peut pas dire que la signification du mot bagage soit très nette dans l'esprit d'Anicet, mais ce mot claque si bien dans le vent que c'est probablement une étoffe qu'il désigne, une étoffe soyeuse rayée blanc sur blanc. Cet été on ne portera plus que le bagage, si seyant, si léger, le tissu sous lequel les formes restent le mieux imprécises et moulées, et le catalogue cherche vainement l'adjectif: floche. Si je ne me trompe, ce que je prenais pour une écharpe blanche, c'est le faisceau lumineux du projecteur. Il tombe sur la scène du music-hall où personne encore ne danse, de telle sorte que son halo semble pur de toute intention et se projette indifféremment sur le sol comme s'il avait une vie propre. Brusquement on le met en marche, et le voici qui bondit pour chercher l'acteur absent. Il s'attarde au détail d'un portant somptueux que l'obscurité dérobe mais que le projecteur livre partiellement à notre curiosité. Le gong annonce l'entrée du danseur, personne ne le voit. On sait son nom, sa nationalité, grâce au gros numéro 8 sur le côté de la scène. L'homme et la lumière se précipitent à la recherche l'un de l'autre. Il y a d'abord chassé-croisé, le projecteur ne nous offre que des morceaux de danseur, un bras qui passe, une jambe, un torse, puis grâce à la musique le corps épouse les rayons, et c'est un beau cow-boy, la chemise ouverte, les manches retroussées, qui baigne dans la clarté, au-dessus des planches, et mime on ne sait quel dramatique monologue. On comprend seulement qu'il y va de la vie. Quelle aventure a pu pousser au désespoir l'acteur des prairies occidentales? Le revolver, dans ses mains, effraye. Combien de temps cela dure-t-il? Ces sauts, ces flexions, ces gestes nous charment trop pour nous laisser le loisir de distinguer entre eux. Soudain un coup de revolver anéantit le danseur et la lumière. Il ne reste que les ténèbres et l'odeur de la poudre. Toute la salle se rallume mais la scène est vide et le décor quelconque. Quand l'artiste vient saluer, il est fardé, vulgaire au grand Jour, et s'incline trop bas pour quelqu'un qui vient de se tuer. Mal à l'aise, Anicet s'agite sur son strapontin parce qu'il a lu sur le programme le titre de la danse 8: Louange du corps humain. L'afficheur remplace le 8 par un 13. Anicet s'assure ne pas être superstitieux et regarde rapidement le programme: