13.—LA FEMME

On a éteint trop vite pour qu'il en sache davantage.

Les musiques de la suavité modulent les romances que les hommes fredonnent tout bas dans la salle, en précipitant un peu le mouvement. Toutes les danses chantées accourent de l'orchestre et viennent prendre par son côté faible le cœur d'un spectateur debout là-bas, au fond d'une loge. Il n'y a pas un air de music-hall lequel ne soit un souvenir poignant et délicieux pour l'un de ceux qui se taisent quelque part dans la nuit sur les terrasses dorées, près des accoudoirs de velours.

La rampe bleuâtre permet de voir le rideau se fendre comme un cœur. Il s'ouvre sur un autre rideau sombre, uni, lourd, aux plis droits. Un cercle lumineux apparaît tout en haut à gauche, et dans ce cercle une tête de femme. Sans étonnement Anicet reconnaît Mirabelle: il l'attendait. Elle a l'air d'une jolie réclame pour dentifrice. Elle chante en anglais, il ne peut la comprendre parce qu elle ne va pas assez lentement. Cependant au passage il accroche le mot DARLING pareil à une clochette d'argent. Tout d'un coup, la tête s'éteint. Mais elle se rallume plus bas, à droite; la chanson continue et Anicet s'émeut de saisir le mot lèvre. Après une nouvelle éclipse, la tête reparaît plus bas encore et à gauche, et ses paroles doivent être bien émouvantes, car on sent dans la salle le souffle frais que donne le battement de paupières de ceux qui ont compris. Le mot bras surprend Anicet comme une caresse.

Maintenant la tête est au milieu de la scène au ras du sol comme si Mirabelle s'était couchée à plat ventre. Il faut qu'il y ait quelque magie dans sa chanson pour qu'Anicet frissonne ainsi. Cependant il n'a perçu que le mot amour qui se love vers la salle, serpent froid à faire frémir les épaules nues des femmes et les vêtements sombres des hommes. L'obscurité renaît avec le silence.

Alors le second rideau se partage à son tour, tandis que jaillit en dix endroits des galeries le bruit froid et rapide d'un arc électrique qui se tend. Dix projecteurs vomissent le feu blanc.

Il va éclairer au milieu de la scène cette haute sellette de laquelle, le menton dans les mains, les coudes sur les genoux. Mirabelle regarde le vide avec des yeux plus doux que la mort. Mire est enveloppée dans un grand manteau noir; il se termine en pointe bien au-dessous des deux pieds nus qui fleurissent cette chute d'ombre. Mirabelle chante encore, comme si elle avait été mise au monde pour cela. Sa tête soudain se renverse, elle tend vers le public deux mains baguées que deux bracelets, anneaux d'esclavage, séparent de deux bras plus blancs que le jour. Le manteau tombe de ses épaules et Mirabelle alors apparaît à tous véritablement comme LA FEMME. Anicet la croit nue, tant elle est belle. Mais elle est en réalité vêtue des tissus les plus chers et des joyaux les plus rares. De temps en temps l'une de ses pierreries se met à briller comme un signal de voie ferrée. Mirabelle a fini sa chanson, mais tient encore clair et haut le défi de la dernière note.

Oh! comment voulez-vous maintenant que les images ne se brouillent pas?

Anicet sentait autour de soi la présence de nombreux spectateurs. Il avait les yeux fermés. Il savait bien qu'il dormait dans le café de Boulard. Il aurait voulu s'éveiller, il ne pouvait pas. Un des assistants eut pitié de lui et lui donna un coup de poing sur la tête. Une grande lumière se fit dans son crâne et il s'éveilla.

On venait d'allumer, le jour était tombé: «J'ai donc dormi bien longtemps, dit Anicet, déjà la nuit?