—Vous avez fait le loir, camarade, répondit Boulard, vous n'en serez que plus dispos pour notre petite entreprise.
—Ah! je me croyais loin d'ici, vous n'imaginez pas tout ce qui m'a passé par la tête. A quel moment ai-je donc commencé à rêver? Les rues sont déjà éclairées.»
Au dehors, près du réverbère, une femme et un homme se séparaient; Anicet reconnut avec stupeur Pedro Gonzalès.
«À quel moment ai-je donc commencé de rêver?» répéta-t-il.
—Hé, je n'en sais rien, camarade, reprit Boulard en lui tendant deux revolvers, mais prenez toujours ces petits bijoux.»
Au moment qu'Anicet sentit le froid du métal, on entendit un grand cri, et les gémissements de Monsieur Pol derrière le comptoir: «Ah! mon Dieu, disait-il, elle est morte, ma colombe, ma tourterelle, ma chouette au corps de vipère, ma tendre Tramée, ma maîtresse.»
Il avait pris le corps sous les aisselles, et, tout en sueur et tout en larmes, le tirait au milieu de la pièce, Anicet se précipita pour chercher des marques de strangulation. Mais il n'en trouva point. Un petit flacon vide, avec l'étiquette Poison que Boulard découvrit derrière une pile d'assiettes expliqua le mystère. Pol gémissait très doucement sur le cadavre. Anicet ne regrettait pas Traînée, mais qu elle fût morte le bouleversait. «Ça va bien, dit le patron, il n'y a pas besoin de médecin puisqu'elle est morte, et comme nous ne tenons pas à ce que la police vienne mettre le nez dans nos affaires, il n'y a qu'à faire disparaître cette belle enfant. C'est dommage, tout de même, elle aurait encore fait un bon usage.» Il chargea le cadavre sur son épaule et disparut dans l'arrière-boutique.
Pol gémissait toujours en se balançant lentement de droite à gauche et de gauche à droite. Une idée parut lui naître, il s'arrêta un instant, se leva et partit à son tour dans l'arrière-boutique.
Les deux comparses qui avaient escorté le cadavre d'Omme parurent sur le pas de la porte. «Le patron est là? demanda l'un d'eux à Anicet, il est l'heure de partir.
—À votre disposition, les garçons, dit Boulard en reparaissant sans son fardeau. Allons, mon jeune ami, en route. Nous vous expliquerons.» Tandis qu'ils sortaient, Anicet vit Pol revenir avec un escabeau, un marteau, un clou et une corde. «Il va se pendre», pensa-t-il, et il s'éloigna en riant à l'idée de la scène burlesque qui allait se passer, quand la corde se casserait, et que Pol recommencerait sa tentative lamentable à nouveau couronnée d'insuccès.