«Le soir, dit-il, il fait bon vivre.»
[CHAPITRE NEUVIÈME]
DÉCÈS
Une tresse de cheveux pend de la nuit décoiffée. Elle se balance, lourde, noire, dans le vide et plonge dans une fissure des maisons. L'homme qui est au bout de la corde voit les pans des murs prendre des inclinaisons dangereuses. Pour ses yeux les corps de bâtiments se bousculent autour de la cour. Tandis que la corde glisse doucement du toit, les regards de l'homme chavirent vers le ciel et groupent au petit bonheur les étoiles en constellations ignorées des astronomes. Ces figures vertigineuses lui rappellent un dessin de tapisserie, jadis, dans une chambre où pour la première fois l'amour, avec une odeur de madère, lui ouvrait un peignoir crème orné de rubans. Elles tournent au-dessus de sa tête comme alors ces fleurs murales. L'homme s'irrite d'un parallèle qui le poursuit et le gêne. À ce moment il a atteint la hauteur d'une fenêtre. Il tire deux fois sur la corde en guise de signal. Elle s'immobilise. L'homme monte sur le rebord. Il sort quelque chose de sa poche, il s'accroupit, il fait des gestes rapides; on n'entend pas les légers crissements qui les accompagnent parce qu'on est trop loin. Mais tout à coup un grand morceau de vitre se détache et suit sans bruit le mouvement de retrait de la main. La lumière lunaire qui blanchit la maison brille d'un éclat inattendu dans ce miroir. Le bras de l'homme, à travers la vitre coupée, cherche l'espagnolette.
Tant d'habileté ne surprend pas Anicet quoiqu'il soit peu habitué à ce mode d'ouverture des fenêtres. Il lâche la corde et saute dans la pièce comme un personnage de féerie.
Vous savez quel merveilleux attrait donnent à l'amour le secret et le mystère. Le crime porte un charme analogue. La prudence exigerait qu'on l'exécutât rapidement. Mais les voluptés fortes sont les plus lentes, et l'assassin sensible, le cambrioleur délicat s'attardent au lieu même qu'ils devraient fuir. J'ai souvenir d'avoir lu, il y a de cela dix ans, l'histoire de ce voleur qui avait pénétré dans la cave d'une banque, ouvert le coffre-fort, en avait vidé le contenu, mais ne pouvait se décider à partir et comprimait les battements de son cœur contre la porte du coffre. Aux agents qu'on avait mandés au vu des traces d'effraction, il dit avec tristesse: «Déjà le jour? oh! laissez-moi une heure encore.» À l'instant que son pied se posa sur le plancher, Anicet sentit le vertige monter le long de sa jambe tendue, envahir son corps, et tourner son crâne comme un remontoir. Le danger et la solitude, longs lévriers de la nuit, léchaient ses mains, sa face et ses paupières. Quelle envie de dire, posément, à voix haute: Me voici dans la maison. Le péril du moindre bruit ne rendait que plus tentante cette fantaisie. Comme un dormeur qui veut parler, Anicet se résigna à exprimer l'idée gênante, mais les mots portaient de petits bouts de papier collant recroquevillés, et dans la gorge raclaient les parois, s'y plaquaient sans pouvoir sortir. Quand un très grand effort permettait aux mots de s'échapper, comme des souffles, ceux-ci avaient perdu leur sens en route, on ne reconnaissait plus leur visage coutumier. Ou bien c'étaient d'autres phrases qui venaient, absurdes exhalaisons de l'esprit, trahisons déguisées de secrets intimes: «Les fuchsias m'ont encore fait des propositions, ou, j'aimerais bien manger des femmes de couleur.»
Anicet sentit qu'il n était plus maître de son esprit, et pour se ressaisir il fixa son attention sur un souvenir. Tout d'abord ce ne fut qu'un point lumineux autour duquel dansaient les ombres des associations d'idées, pareilles à des branches d'arbre devant le soleil. Puis les rameaux s'écartèrent, se groupèrent à la périphérie de la clarté, léger lacis sans cesse resserré, ne formèrent plus qu'un halo sombre, une bande noire, une ligne, une ligne mince, le contour du souvenir, puis Anicet regarda le soleil en face. C'était, sans préméditation, un beau soleil d'enfance, un jeudi qu'on partait pour le pôle à bord de l'INGÉNIEUX; tout se trouvait prêt à point, les conserves pour l'hiver, les fourrures, l'huile pour calmer la mer, les fourchettes à piquer les baleines. Mais au tournant de la rue des Martyrs, on s'aperçut qu'hélas! on avait oublié les coussinets des dynamos. Le souvenir devenait précis, précis comme le visage rieur de la petite fille, de laquelle je peux vous dire le nom, attendez: elle s'appelait Arabelle ou Marie, c'était sûrement une princesse déguisée. Je lui trouvais un port de reine. Immédiatement je voyais la mer et les bateaux de la Compagnie des Indes.
Anicet sut à ce détail qu'il avait retrouvé son sang-froid, et comme un poisson dans l'aquarium se dirigea, d'après le plan consulté tantôt, pour trouver le salon où le peintre avait fait son atelier. Le petit jet de sa lampe électrique troua la nuit, révéla la porte et le bouton de la porte. À ce moment, Anicet éprouva fortement la volupté de l'ombre. Combien de fois avait-il vu en rêve ces hommes audacieux qui pénètrent dans l'obscurité des maisons, tandis qu'au dehors le clair de lune, silencieux et complice (on traduit amica comme on peut), fait chromo? Belles affiches des films américains! et si tout à coup la lampe allait éclairer le visage d'un homme? L'intrus prit un de ses revolvers et l'arma avec un bruit sec plus harmonieux que les musiques humaines; puis il ouvrit doucement la porte et se glissa dans la pièce voisine. Il la franchit sans hésiter et entra dans l'atelier-salon.
Si nous n'avions du monde qu'une seule donnée à la fois, s'il n'existait pas en nous cette faculté d'unir mille sensations simultanées et de les rapporter à un même objet, nous serions constamment dans l'état de notre héros à ce point de son histoire. Dans cette pièce ignorée où toute chose semblait précisément surgir à l'endroit qu'on ne l'attendait point, le jeune homme à chaque heurt saisissait dans le pinceau lumineux de sa lampe un aspect de cet univers paradoxal, et ne savait comment relier ce nouveau phénomène à ses précédentes découvertes. Aussi bien, ses yeux se trompaient-ils en discernant pêle-mêle, à terre, entre des séries de toiles adossées aux murs, ces loques brillantes, ces velours pailletés, ces colliers en perles de bois, ces caisses vides, ces boîtes de conserves aussi dangereusement sonores que ces invraisemblables instruments de musique tout à coup rencontrés par le pied avec un fracas épouvantable (cela se passe, en respirant très fort on finit par calmer son cœur). Une autre fois ce fut une masse molle qui entrava la marche d'Anicet et la lumière décela le cadavre bouffi d'un mannequin aux joues rouges. Un peu plus loin, quelque chose glissa si soudainement qu'Anicet eut le sursaut de quelqu'un qui touche dans l'ombre un serpent nu et rapide. Ce fut une peur affreuse qui fit trembler ses lèvres, dilata ses prunelles et donna une lucidité fébrile à son esprit. Tandis qu'il battait l'air de la médiocre clarté de sa lampe, le cambrioleur novice devina, sans que ses sens l'eussent encore pu renseigner, un chevalet chargé qui s'écroulait à côté de lui. Il eut le temps de jeter ses bras et de les serrer autour du cou de la bête prête à s'abattre: la catastrophe évitée, Anicet restait dans l'ombre, les mains fermées sur un revolver et une lampe, embrassant un fardeau qui lui échapperait au moindre mouvement. Il se compara au charretier qui accole son cheval et patine avec lui sur le verglas. Ramener sa charge en position d'équilibre, il faudrait un hasard. Il est du consentement commun que l'homme qui voit un ours se sauve puis a peur. Je ne le crois pas, mais plutôt que l'homme a peur (ce retrait subit de tout le sang des membres et de toute vie du corps, comme une chute), puis se sauve (cette réaction qui se fait course quand la machine regagne à toute allure le temps perdu par la terreur) puis, qu'il a peur de l'ours, je veux dire qu'il rend un juste hommage à la cause même de son trouble et la salue mentalement par son nom. Ainsi Anicet était mort un instant dans la nuit, puis avait devancé avec une précision d'automate le désastre imminent, et maintenant, le danger passé, se représentait le bruit épouvantable qui eût réveillé la maison, Paris, l'Europe et la police. Le craquement léger d'un meuble lui donna autant de terreur que si le chevalet se fût réellement effondré et que le peintre fût apparu dans l'encadrement de la porte, «Au fait, chez qui suis-je tombé?» Les toiles ne le renseignèrent pas au premier moment: c'était d'abord un paysage léger et dansant que de petits personnages antiques n'empêchaient pas de situer dans le bassin de Paris; puis il y eut au bord d'un lac une femme richement habillée qui tenait une lettre ouverte et regardait dans un des coins supérieurs l'apparition souriante d'un jeune commis endimanché. Anicet, qui s'était cru chez un émule de Corot, se sentit déconcerté et chercha d'autres renseignements: il aperçut une maison schématique qui fidèlement figurait la Maison, celle qu'on ne désigne que par ce nom tendre sans le nantir d'un possessif, la Maison qu'on a décrite avec son toit, ses fenêtres, sa porte, (les étrangers seuls y voient des choses singulières), cet endroit chaud quelque part dans le monde, vous m'étonneriez, voyageur qui lui trouvez DU CACHET, ce coin ami au dehors duquel il n'y a que les étoiles et la barrière du jardin. Ici Anicet se perdit dans les souvenirs de sa petite enfance, quand les chiens ouvraient des gueules immenses et quand régnait sur la terre un peuple de géants très doux. La toile suivante émut une autre couche de son être: elle représentait un adolescent grand et maigre dont les mains souffrent d'être vides, un garçon qui n'a pas encore appris la beauté des corps, ni quel secret cache ce maillot trop large: trop pur pour être harmonieux. Enfin, pour que le doute ne pût subsister dans l'esprit d'Anicet, une nature morte laissa voir au jeune homme dans le jeu ambigu de la guitare et des bouteilles au centre du guéridon les formes jointes d'un couple amoureux que le monde ne pouvait plus troubler ni le charme des objets usuels. Sa stupéfaction fut si profonde qu'à peine le mot Bleu eut-il surgi dans sa pensée qu'Anicet ne songea plus à s'étonner de cette merveille: «Je suis chez Bleu.» Il y avait un siècle que tout le monde le savait. Le premier mouvement fut de partir: on dirait aux gens de là-haut qu'un intrus avait empêché le vol et d'ailleurs... Le deuxième mouvement fut de simple curiosité, et tout de suite il y en eut un troisième: la décision de voler Bleu mieux encore que n'importe quel autre peintre. Probablement, au fond du cœur, le troisième parti avait précédé les premiers: il portait en lui un tel attrait, un tel feu qui brûlait les poumons comme l'oxygène après une longue course dans l'air froid. Mais la force extérieure à l'esprit qui discipline nos instincts l'avait présenté par anti-phrase, puis comme elle n'entraînait pas la conviction, avait laissé passer l'excuse curiosité et enfin avait cédé au désir fondamental qui annihilait sa résistance. Qu'il est facile de causer préjudice à des indifférents, mais quelle douce violence on se fait quand on nuit sciemment à qui l'on aime! et Anicet ressentait pour Bleu cette sorte d'amour que les gens prennent pour de l'admiration. La puissance de séduction que Bleu exerçait sur lui faisait éprouver à Anicet quel rival il trouvait en ce peintre pour la conquête de Mirabelle. Cependant de l'émoi ressenti devant les miracles de Bleu, on ne pouvait déduire celui de Mirabelle; ah! si le génie seul avait agi sur cette fuyante beauté! Mais qui saurait à coup sûr trouver le chemin de tous les cœurs, et n'est-il pas vers l'amour d'une femme des voies singulières que n'ouvrent ni la valeur ni la beauté?