Pour deviner quel effet pourrait produire Bleu sur Mire, il eût fallu connaître, avec l'étendue de ses moyens, la façon dont ceux-ci agissent sur un être. Quand Anicet s'efforçait de pénétrer ce mode d'action sur soi-même, le trouble bornait son investigation. Par analogie, il égalait cette émotion à celle de certains réveils enfantins: on ne sait plus le nom des objets familiers, on les reconnaît mais quelque chose d'eux est parti dans l'infini. Ou bien on trouve encore les vocables qui désignent ces accessoires de la vie quotidienne, mais c'est la première fois qu'on voit une table, une chaise, tout paraît neuf, surprenant, éloquent pour notre cœur et sans doute allons-nous découvrir des vérités capitales. La plus banale réalité tout à coup me parle directement sur un ton si lointain que les yeux se mouillent. Ce qui monte en nous, c'est l'amour de la vie soudainement provoqué par le spectacle des natures mortes. Quelle partie humaine se joue donc derrière ces apparences inertes? Rien n'aurait moins dû me faire songer à la vie, et la voici palpitante (beauté de ce mot vulgaire). Quelle douleur ou quelle joie réside au sein de celui qui nous la révèle? À tout instant on le croirait à un tournant dangereux de ses jours. Un secret merveilleux l'anime à nous communiquer un trouble profond qu'il transforme pour nous et jamais nous ne saurons de quel drame ces paquets de tabac sont le signe, ni quelle exaltation traduisent ces mandolines. Il n'y a ici que l'émotion pure et si pareille à celle qui dort en nous, qu'elle va l'éveiller comme la note harmonique fait un vase muet tout au fond de la pièce. On n'échappe pas à ce charme parce qu'on n'en saisit plus l'origine. Ce qui vient à nous est vrai, nous ne pouvons le réfuter. Comme on tremble subitement devant une pipe et quelle faiblesse nous met à la merci. À la merci de quoi?

Anicet éclata de rire sans aucune gêne: «Je viens de me prendre au sérieux», dit-il à haute voix et cette imprudence n'entraîna aucune catastrophe. Cette bravade avait été pour lui l'épreuve de son existence. La séduction de Bleu l'avait un instant distrait de sa personnalité et le son seul de sa propre voix lui rendit le sens individuel.

Tout d'abord il avait projeté la destruction de ces œuvres redoutables pour lui, mais en même temps il convenait qu'anéantir ceci n'était rien: il s'agissait d'inventer des charmes plus puissants. La force de fascination du peintre s'expliquait assez clairement: ne se substituait-il pas à nos sens pour interpréter le monde et de qui sommes-nous incessamment amoureux sinon de ces intermédiaires? comment ne pas s'éprendre de celui qui nous donne à tout instant l'équivalent humain des choses extérieures? Pauvre poète qui cherche à lutter avec tes malheureuses images verbales! Il y a pourtant des cris qui viennent de plus loin dans les cœurs des hommes que de cette zone facilement atteinte où règne l'amour des formes colorées. Si nous savions donner à nos instincts leur voix véritable et non ce chant monotone des cordes vocales quel pouvoir ne prendrions-nous pas sur tous nos semblables, que leurs cheveux soient ou non de la longueur des nôtres! À titre d'essai, Anicet ferma les yeux, éprouva l'angoisse de la jalousie et cette crainte insurmontable du triomphe de Bleu, puis il écarta désespérément les formules que son esprit lui proposait pour les traduire, se ramassa sur sa souffrance au point de ne plus rien sentir de l'univers que ce feu intérieur, et laissa monter la plainte réflexe qui vint à ses lèvres et sonna très bas, comme la parole d'un autre, avidement guettée par Anicet lui-même: Mon Dieu. Cela surgissait de l'intime et personne n'avait envie d'en rire, mais rien, rien n'excusait ces mots, fruits de l'habitude. L'Anicet mécanique dit encore: C'EST BIEN ÉTRANGE. Mais de quoi parlait-il avec le ton lointain des gens qu'on a cru morts et qui se réveillent à demi pour livrer le secret de la tombe? L'autre comprenait maintenant que la voix profonde de l'homme ne possède aucun des sortilèges communs aux poètes. Au vrai, peu lui importent tous les mots. Dans les toiles de Bleu ce qui troublait surtout Anicet c'était cette sûreté des formules; il ne semblait jamais que le hasard eût présidé à ceci ou à cela. On devait le craindre comme ce chimiste expert qui reproduirait à coup sûr tous les corps naturels. Et cela même, était-ce bien redoutable? Cette confiance dans sa science ou son art que supposait la réalisation des formules était-elle compatible avec la séduction? À vrai dire, l'adresse n'est ici qu'un pis aller. Pour m'émouvoir au point de me subjuguer, la gaucherie qui invente cette caresse ou ce regard pour les besoins de la cause, l'anxiété de la parole, l'incertitude du geste, sont de plus sûrs auxiliaires.

Sur un chevalet, il y avait un grand tableau voilé avec tant de soins qu'on comprenait à ce seul détail la sollicitude du peintre pour son œuvre. D'un tour de main Anicet le dénuda, curieux de trouver ici même l'épreuve de sa conviction. Dès le premier coup d'œil, il comprit qu'il était devant la Louange du Corps humain, le tableau dont tout le monde parlait sans l'avoir vu et où Bleu croyait mettre le meilleur de soi-même. Le jeune homme soupira de soulagement: ce qui se présentait à sa vue n'était qu'une parfaite académie, une figure de proportions avec ses cotes en chiffres connus. Anicet saisit subitement que Bleu en atteignant la perfection avait passé du domaine de l'amour à celui de la mort et de la gloire. Il prononça plusieurs noms de grands hommes et sourit.

«Vous me direz ce que vous pensez de cette toile... Tiens, Anicet! Que faites-vous là, cher ami, avec une lampe et un revolver? Vous voyez, j'amenais notre cher Marquis dans mon atelier. Il s'agissait de montrer la Louange du Corps humain que vous regardiez à ce que je vois. Qu'en pensez-vous? Non, ne vous forcez pas.»

Anicet balbutia des compliments embrouillés. L'arrivée de Bleu escorté par le Marquis le terrifiait. Que dire? Le rouge lui montait aux joues de devoir mentir sans aucune chance d'être cru.

«Ne cherchez pas à m'expliquer votre présence, dit encore Bleu, chacun a ses petits secrets et il n'y aurait plus de vie possible si les voisins s'en préoccupaient. Vous prendrez bien quelque chose?»

On entendit des craquements de pas dans la pièce voisine. Quelqu'un de lourd avançait avec précaution. Tout à coup, comme une chouette en plein jour, Boulard jaillit dans la lumière, épouvanté de se trouver en présence des locataires. Mais sa terreur changea de nature quand il eut aperçu le visage du Marquis.

«Excusez-moi, Chef, dit-il, je ne savais pas que ce Monsieur le peintre était de vos amis. Sans ça vous pensez bien que je n'aurais jamais osé! Et si je me suis engagé dans cette aventure avec les camarades, c'est qu'un rabatteur nous a proposé le coup à la dernière minute. Alors, vous comprenez, une belle affaire. Faut pas laisser passer l'occasion. On a peur des gaffes, on en fait d'autres. Enfin. Et puis nous avions une nouvelle recrue à exercer, ce jeune homme, et... Mais est-ce que vous le connaissiez aussi? Ah! bien, je suis flambé. Il vous a tout dit: qu'on ne voulait pas partager avec vous, que c'était pour le compte d'un Américain. Ah! zut alors! Quel malin, tout de même. Aussi on se fatigue à toujours donner la part du bon à des Messieurs en habit noir qui ont peur de se salir les mains. Comprenez, patron, on fait toujours le gros ouvrage. Alors. Enfin, il ne faut pas nous en vouloir. Vous êtes intelligent.

—Tu vas commencer par filer, dit le Marquis, pour cette fois ça passe. Mais que je ne vous y reprenne pas. Va: Monsieur (il désigna Anicet) reste avec nous.»