On introduisait Baptiste. On n'eut pas plutôt remarqué sur son visage un air d'affliction profonde que la grande porte du fond se fendit et glissa de part et d'autre: le salon se trouva doublé, dans sa nouvelle moitié on aperçut Mirabelle aux côtés du prince consort. Elle était vêtue d'une jupe de tulle noir surmontée d'une haute ceinture, et pour tout corsage n'avait que deux panonceaux de notaire assujettis par une chaîne plusieurs fois enroulée. Ses jambes étaient nues et ses pieds chaussés dans de petits souliers de nacre pareils aux encriers qu'on vend sur les plages. Un seul bijou la parait: ce long et lourd collier de coquillages inégaux comme l'humeur du ciel et moins sonores que la mer. Elle était coiffée à la mode et portait en guise d'éventail un grand pare-feu de cuivre. Cette apparition fut accompagnée par un air de polka qui s'échappa du ventre blanc et or d'un de ces bahuts à musique ornés de statuettes chamarrées dont les bras battent la cadence. Un feu de bengale s'alluma tout à coup dans un Saxe et plongea les sept masques dans le vert, tandis que dans la seconde pièce un feu jaune sortait de la bouche d'un mascaron de pierre pour envelopper les époux. Un amour nu qui tenait une guirlande de fleurs sur une colonne, la jeta, sauta à terre et s'agenouilla devant la cheminée dont le tablier était relevé: «Oh, là-haut, oh!» cria-t-il. La voix lointaine des ramoneurs lui répondit: «Ah, là-bas, ah!» et l'enfant disparut. Une chèvre blanche passa entre le couple et le groupe, salua et sortit en ouvrant la porte avec ses cornes. Il y eut encore des cyclistes habillés en bergers, un danseur de corde napolitain, une pantomime jouée par des phoques costumés, puis toute lumière s'éteignit.
Aussitôt, sur un écran jusque-là invisible, se projeta le couple Gonzalès sur le perron du Roule le jour du mariage. Un texte explicatif annonça qu'on se proposait de présenter à l'honorable assistance la vie des mariés, qui méritait de passer en exemple aux jeunes gens de l'avenir. Ce fut d'abord Pedro Gonzalès, fils de pauvres ouvriers cordouans. À cette occasion il y eut quelques vues de Cordoue, de ses ressources, de ses monuments, et on apprit le chiffre des habitants de la ville. On assista à la vie de tous les jours des parents Gonzalès, le modèle des ménages, dans son misérable galetas. On vit Madame Gonzalès laver son linge, moucher ses sept enfants, en faire un huitième, prier le Saint-Esprit dont l'image était pendue à la tête du lit. On vit Monsieur Gonzalès s'exténuer de travail dans les chantiers de construction, puis un soir en rentrant chez soi, écouter le racoleur d'émigrants qui promettait monts et merveilles. On vit le voyage de la famille, les vertus domestiques de ses membres pendant la traversée: le plus jeune des Gonzalès, Pedro justement, qui partageait son pain avec de pauvres vieillards infirmes. On vit la Californie, la conquête de l'or, la mort tragique du père, écrasé je ne sais plus par quoi, la jeunesse difficile de Pedro, l'ingénieuse industrie qu'il déploya dès l'âge de douze ans pour tirer sa mère, ses sœurs et ses frères d'une indigence digne et laborieuse. On vit ce parangon des fils soigner sa mère malade, sauver du vice ses sœurs et les marier, arracher son frère aîné à l'alcool et lui faire prendre les ordres. Enfin on le suivit une bonne demi-heure d'acte vertueux en acte vertueux jusqu'au bagne. Là on le vit apprendre les mathématiques. Après quoi il s'évada grâce au talent qu'il possédait de faire le cadavre.
Puis on le vit amasser un petit pécule en attaquant les diligences, se lancer dans la spéculation et gagner une fortune considérable, dont on eut une faible idée par quelques vues de ses domaines, venir en France, apercevoir Mire, en tomber amoureux, dépérir, consulter le médecin, déclarer sa flamme, être reçu avec une grande tristesse par Mirabelle qui lui tint à peu près ce langage:
«Je suis d'origine inconnue. Mon passé se perd dans la nuit des temps. Ne cherchez jamais à savoir quelque chose de mon enfance ou tout serait fini entre nous.»
Puis elle lui raconta sa jeunesse. Son histoire commençait à Marseille, l'hôtel meublé donnait sur le port. On voyait la jeune fille assise sur un lit défait. Sa figure exprimait un désespoir dont on ignorait la cause. Elle se levait et tournait dans la chambre. Parfois elle arrachait avec ses ongles de grands lambeaux du papier de tenture. Elle froissait avec une émotion considérable une petite jupe d'enfant en satinette. De temps en temps elle élevait vers le ciel des regards chargés de reproches et on assistait à la scène à laquelle elle faisait ainsi allusion: dans un riche palais d'Italie un vieillard surprenait un jeune homme à lire l'Arétin, entrait dans une grande colère, jetait le livre maudit dans la lagune et chassait l'adolescent avec des imprécations épouvantables. La jeune fille de Marseille soupirait, écrivait sur un papier quadrillé ces simples mots:
Adieu. Dans la mort comme dans la vie, je suis à toi. Mirabelle.
Puis la scène changeait. On se trouvait dans l'arrière-boutique d'un café. Un pécheur à l'œil noir rapportait sur son épaule le corps inanimé d'une noyée. Il la déposait sur la table, hochait la tête et sortait de sa poche la photographie de sa fiancée morte. Très ému, le marin, dans un moment d'égarement, abusait de celle qu'il avait sauvée. Elle rouvrait les yeux et l'on reconnaissait Mirabelle.
Désormais celle-ci s'habillait de noir. Un protecteur mystérieux lui assurait une vie aisée. Mais partout sur son passage les hommes prenaient feu et se consumaient. Les mères chassaient l'innocente à coups de pierres d'un village des Asturies où elle était allée enfouir un secret douloureux.
Un peu plus tard elle regardait le soleil s'enfoncer dans la mer et pensait à sa destinée mystérieuse, à deux amants pour lesquels elle n'avait pas su être cruelle et qui avaient payé de leur vie sa faiblesse. À ce moment un homme roux comme le crépuscule éveillait son attention par son allure singulière. Il allumait sa cigarette aux derniers rayons du soleil. Puis, étendant le bras, il décrochait quelques nuages, faisait la moue, les laissait tomber tous à l'exception d'un seul qu'il mettait à sa boutonnière. Soudain il se pencha vers Mirabelle, l'attira contre lui et la rendit mère.
Le tableau suivant montrait la jeune mère allaitant son enfant, tandis que le père, Harry James, croquait les dragées du baptême. Puis ce fut Harry James qui échangeait son fils contre une belle pipe d'écume avec un marchand ambulant, le désespoir de Mirabelle, la colère de son amant qui sortait, volait une automobile et disparaissait. À ce point du récit, on revit Pedro Gonzalès en larmes qui baisait les mains de sa fiancée. On termina par un portrait du couple qui, la lumière revenue, s'avança vers ses invités comme si aucun prodige n'avait accompagné son entrée.