—Vous avez raison. Si c'est trop long vous en sauterez.»

Monsieur Tisaneau se mit à l'aise, jeta un coup d'œil dans la direction du vieillard et du jeune homme roux qui jouaient aux dominos à une table voisine, puis, se tournant vers son nouvel ami, il toussa, respira profondément et lut:

«C'est au milieu d'une affluence considérable que s'est écoulée la deuxième journée des assises de l'affaire Anicet. Il y avait là beaucoup de ces dames élégantes également friandes de courses, de galas et de procès retentissants. Leur présence s'expliquait par la personnalité de plusieurs des témoins qu'on devait entendre à la barre et qui n'avaient pu passer à la première audience. Ce fut d'abord le célèbre peintre Bleu: il vint en habits de voyage (il devait partir deux heures plus tard pour l'Amérique où le milliardaire Carnegie l'invite à décorer son palais d'été). Sa déposition fut courte: ses rapports avec l'accusé avaient toujours été très distants, et celui-ci lui avait fait l'effet d'un jeune homme assez timide mais sans grand fond. Le peintre l'avait vu plusieurs fois chez Madame Gonzalès, même avant le mariage de celle-ci. Il ne savait rien des relations de cette dame et de ce jeune homme, mais le banquier Gonzalès lui avait dit une fois: «Ce jeune Anicet, eh bien, il ne me revient guère.» Le peintre répondit à plusieurs questions de l'Avocat général. Puis, quand le président se fut excusé de l'avoir dérangé pour si peu et lui eut souhaité bon voyage. Monsieur Bleu se retira. On entendit ensuite Monsieur Jean Chipre dont nous avons signalé récemment l'élection à l'Académie Goncourt. Le spirituel écrivain se livra à un paradoxe sur la condition des intellectuels, charma toute l'assistance et délassa les jurés. Il déclara avoir rencontré plusieurs fois l'accusé dans quelques-unes de ces maisons bien connues des noceurs où, lui-même, Monsieur Jean Chipre, venait se livrer à des études psychologiques. L'accusé dépensait l'argent sans compter et vidait des bouteilles de champagne à deux louis dans le dos des pensionnaires. Ici l'avocat général rappela aux jurés la déposition du détective Carter à l'instruction: ce policier aurait vu Anicet brûler dans un moment d'ivresse le dernier billet de mille francs, que l'accusé tînt de sa famille. Cela, six mois avant les faits rapportés par le témoin. On sentit bien que l'argument portait sur les jurés... Je passe quelques dépositions... Un témoignage accablant fut celui de Madame Floche, concierge de l'immeuble de la rue Cujas où était domicilié l'accusé. Son locataire menait, dit-elle, une vie extrêmement irrégulière, rentrait souvent avec des femmes, jamais avec la même. Il salissait terriblement l'escalier, n'avait pas d'heures, ne lisait pas le journal, enfin ne faisait rien comme tout le monde. Il recevait beaucoup de lettres de l'étranger, principalement d'Allemagne. Il en recevait sous plusieurs noms. Très souvent le texte de ces lettres était incompréhensible. Un des correspondants ajoutait toujours dans un coin de l'enveloppe des recommandations au facteur. Certains propos que les visiteurs de l'accusé tenaient dans l'escalier faisaient rougir même Monsieur Floche qui, pourtant, Dieu merci! avait été artilleur. Enfin, un jour il avait jeté par terre sur le palier la petite Marcelle Baju, un amour d'enfant, six ans, fille d'une honorable locataire, Madame Baju, qui vint à son tour confirmer le fait. Monsieur Floche répéta les propos de sa femme; il insista sur un point: l'accusé découchait tous les vendredis. Il rapporta qu'il lui avait entendu dire: «Il va falloir que je fasse son affaire à cet idiot qui nous assomme avec ses histoires de mutilés.» De qui s'agissait-il? Mystère! Toujours est-il que Monsieur Floche frémit devant l'expression de cruauté qui passa sur le visage de son locataire... Bien... Les domestiques de la veuve Gonzalès... un cocher qui prenait ses repas au café Biard où les bandits avaient leur quartier général... Madame Belon, logeuse, rue des Petits-Carreaux... Un garçon boucher amant de la veuve Gonzalès (quel monde!) quand elle s'appelait Elmire Masson dite Mamelle... Un marchand de chevaux, Monsieur Brugeon, escroqué par l'accusé Pol... Plusieurs filles publiques... Le chef de cabinet du Ministre des Affaires Etrangères qui reçut la veuve Gonzalès lors de l'imprudente démarche qui la mena à Saint-Lazare... La maîtresse du cafetier Boulard... L'agent Lelard qui avait retrouvé le corps du professeur Omme... Le gardien Jovial qui avait été bâillonné au Musée du Luxembourg par les bandits masqués et qui reconnut parfaitement Anicet et Boulard... Le marquis della Robbia, attaché à l'ambassade d'Italie, parut à son tour à la barre et reconnut avoir acheté à Anicet plusieurs statuettes égyptiennes dont il ignorait la provenance et qu'il restituait bien volontiers au Louvre, disait-il, puisqu'il avait d'ores et déjà légué ses collections d'art, uniques au monde à ce Musée. Le président l'assura qu'on ne mettait pas en doute la bonne foi d'un aussi parfait-galant homme que Monsieur le marquis della Robbia et qu'il était heureux de pouvoir publiquement lui dire la gratitude de la nation française pour la magnificence du présent que le marquis lui faisait... C'est bien long, ne trouvez-vous pas?... Ah! l'audience est levée.

À la reprise d'audience, encore des témoignages... des témoins à charge contre l'accusé Perroneau, dit Ange Miracle. Il paraît qu'il faisait des faux.

Pendant tout ce défilé, l'attitude des accusés a été très variable. La veuve Gonzalès, nous voulons dire la fille Masson, n'a cessé de scruter l'auditoire comme si elle cherchait quelqu'un qu'elle ne trouvait pas. À mesure que le temps passait, elle a montré de l'impatience et a frappé deux ou trois fois du pied. Quand son ancien amant a déposé et a dit qu'elle aimait à être battue, elle l'a regardé si droit dans les yeux qu'il s'est mis à balbutier et à parler d'une promenade à Chatou.

Le garçon de café Pol n'a cessé de pleurer pendant les débats. On a l'impression qu'il est physiquement très abattu. Quand on a dit qu'il jouait aux courses, il a voulu protester. Mais il s'est mis à éternuer. L'attitude du cafetier Boulard est tout à fait traditionnelle: il est de ces gens qui sont d'avis que quand le vin est tiré il faut le boire. Il a fait deux ou trois réflexions goguenardes qui lui ont attiré de justes réprimandes du président devant l'esprit d'impartialité et de décision duquel il faut s'incliner. Les autres comparses, Jolicœur, Donzon, Barcelet, Perdrillon, beaucoup moins compromis, ne se font remarquer que par leurs regards sournois et les stigmates du vice imprimés sur leurs visages. Mais celui qu'il est le plus instructif d'observer pendant tout ce procès, c'est celui qui est évidemment le chef de la bande, c'est cet homme sur qui pèsent tant d'accusations toutes plus écrasantes les unes que les autres, c'est celui qui est poursuivi pour avoir pillé nos richesses nationales, pour avoir volé les bijoutiers Van Rees et Haarlem, pour avoir dérobé les documents du Quai d'Orsay, pour avoir assassiné la rentière de la rue Cassette, le professeur Omme, l'actrice Céline d'Harcourt, le banquier Gonzalès et tant d'autres qui, malheureusement, resteront inconnus, c'est le principal accusé, en un mot c'est le mystérieux Anicet, fils de famille, fortuné, qui voyait s'ouvrir devant lui une vie facile et bourgeoise et qui, pour satisfaire ses vices, préféra le chemin du crime et des turpitudes à celui qui s'offrait à lui. On s'attendait, d'après son attitude à l'instruction, à le trouver cynique, provocateur, ou bien au contraire, si la pompe du lieu et la solennité de la cérémonie amenaient un revirement dans cet esprit, abattu, humilié, la tête dans les épaules, anxieux de l'arrêt qui le mènerait à la guillotine ou au bagne. Il n'en fut rien: l'accusé parut se désintéresser totalement de la partie qui se disputait sous ses yeux et dont sa tête était l'enjeu; il sembla s'ennuyer profondément et ne prêter une faible attention qu'aux seuls propos des femmes qui déposèrent. On put le voir un moment très préoccupé d'une tache qu'il avait aperçue sur son vêtement. Une seule fois il regarda la veuve Gonzalès et il fut pris d'un fou rire qu'il réprima rapidement, comme s'il avait manqué de décence. À l'interruption de séance il demanda un verre d'eau.

Après le défilé des témoins, la parole fut donnée à l'avocat général.»

Monsieur Baptiste s'arrêta: «Je passe le réquisitoire, nous connaissons les faits. J'arrive tout de suite à la plaidoirie de Maître Dessarts, avocat d'Anicet.

Maître Dessarts, qui ne pouvait nier l'évidence, plaida l'irresponsabilité malgré les conclusions des médecins légistes. Il cita, à l'appui de ses dires, le texte de plusieurs papiers saisis sur son client lors de son arrestation. Il y avait si peu de logique entre les mots qu'il lut que nous n'avons pu les reproduire pour nos lecteurs.

Ce fut un éclat de rire suivi de quelques huées. On dut rappeler l'assistance à l'ordre.