—Un vermouth cassis, Ernest, et un Cointreau. Le Cointreau, c'est excellent pour la santé. Ça tonifie.
—Ça semble vous réussir. Vous avez l'air gaillard.
—J'ai soixante-sept ans. On ne me les donnerait pas.
—Soixante-sept? Je n'aurais jamais cru.
—N'est-ce pas? Mais puisque vous êtes des nôtres, un vrai commerçant de Commercy (ah! ah!), je vais vous avouer ma petite infirmité. Ma vue baisse et dès que je lis je me fatigue. Aussi puisque vous lisiez les journaux de Paris, vous me feriez plaisir de me résumer les nouveautés.
—Hm, pas grand chose! La Seine monte, mais ce sont des nouvelles pour les parisiens. Madame veuve Lazare, 60, rue Ordener, a été assassinée par un garçon laitier. La séance de la Chambre a été agitée. Le président du Conseil a justement flétri les menées des anarchistes qui ont, heu! tenté de déprécier le papier monnaie... Ah! un beau discours du marquis de Molènes sur nos provinces dévastées. On n'en parlera jamais assez.
—Dites-moi, n'y a-t-il rien de l'affaire Anicet et consorts?
—De... si, précisément le compte rendu des assises.
—Voulez-vous me le lire? Ça ne vous ennuie pas? Je m'intéresse un peu à cette histoire parce que j'ai été jadis en relations d'affaires avec le père de l'accusé. Un agent de change. Un homme très bien.
—Du tout, du tout. Mais on n'y voit plus. Ernest! (c'est bien Ernest qu'il s'appelle?) La prochaine fois vous mettrez un peu moins de cassis, hein? une idée. Voulez-vous allumer le bec s'il vous plaît? C'est meilleur un peu moins doux. Il ne fait pas très clair. Je lis tout? À la bonne heure, la lumière c'est la vie.