Neptune avait apporté à Ogygie de magnifiques présents pour la belle Calypso. Le soir qui suivit la représentation des Fausses-Roches, tandis que ce Dieu, Mentor, Télémaque et leur hôtesse étaient étendus avec les nymphes les plus familières sur les lits de repos voluptueusement décorés de baisers, d'agiles poissons étalèrent devant les convives ces dons merveilleux, originaires des abîmes. Dans des vasques de lave liquide, dormait l'onde des lacs sous-marins, enfermés dans des cavernes aux rochers couverts de sonnantes forêts. Des dauphins volants déroulaient des peaux changeantes comme le sable des bas-fonds ou le regard léger d'Aréthuse, fontaine souriante du milieu des mers. Les tissus verts des courants, les nappes phosphorescentes des profondeurs furent jetés sur le granit rose de la grotte aérienne. Trésors inconscients des Océans, fruits succulents des recels, c'étaient des pensées passées, les jours tombés à l'eau un à un depuis le chaos, les désirs perdus des siècles engloutis. Il y avait aussi des étoffes d'ombre, plaisirs des crimes, interférences de tous les vices terrestres, paroxysmes des nuits. Télémaque reçut pour sa part trois bouteilles apportées par les flots du temps, jetées plus tard par des mains en détresse dans le cours remontant des âges, échouées sur de lointains madrépores et découvertes par un hasard triton, égaré par l'amour aux limites du monde. Sur ces verres, détenteurs sans doute des principaux secrets de la vie, on pouvait lire les lettres moulées en relief de trois mots:

OLD TOM
GIN

Calypso, Eucharis et toutes les autres nymphes supplièrent le jeune prince d'ouvrir sur-le-champ ces transparents mystères. Malgré les conseils de Mentor, Télémaque, qui n'éprouvait plus le même respect pour son maître depuis qu'il avait surpris celui-ci avec Calypso, Télémaque, sensible aux agaceries de cette déesse et persuadé que Mentor jaloux voulait l'empêcher de plaire à sa maîtresse, Télémaque essaya de déboucher la première bouteille, mais vainement. Neptune à son tour s'y évertua en pure perte. Toutes les divinités présentes usèrent leurs paumes d'impatience à tenter d'arracher ce bouchon de siècles ancré à l'envers dans le goulot. Déjà Calypso libellait un billet à Vulcain; déjà le zéphyr commandé pour le porter aux forges de Sicile lissait ses ailes avec l'eau des montagnes, quand, à l'hilarité générale, Mentor demanda la bouteille, Eucharis ne se tenait pas de rire à l'idée d'une telle prétention chez un vieillard si sage et mesuré d'ordinaire. Neptune riait dans sa barbe et des fleuves de joie coulaient de ses yeux. Mentor prit la bouteille, la brandit et la brisa contre un rocher.

Un papier s'échappa des débris. Télémaque s'en empara pour le lire mais il se trouva dépité de ne rien comprendre aux caractères contournés de ce document. Mentor prit le feuillet des mains de Télémaque et traduisit sans difficulté:

AILLEURS, UN JOUR OU L'AUTRE

«Perdu au bord d'un lac sans fond dans lequel se mire un ciel inconnu, parviendrais-je jamais à lier à mon existence les siècles humains dont la piste effacée ne semble pouvoir croiser ces parages? J'ai oublié jusqu'au sens du temps: marché-je vers hier ou demain, rien ne saurait en décider. Il n'est pas possible ici de savoir si les âges se sont arrêtés pour toujours ou si leur fuite se précipite avec la rapidité uniformément accélérée d'une pierre qui se rapproche du sol. Que n'ai-je un chronomètre pour me tirer de ces incertitudes! Une clarté diffuse règne perpétuellement sur ce monde, et le soleil de l'espace qui est aussi celui du temps a déserté ce firmament immuable. La belle nappe liquide qui forme mon horizon s'arrondit vers l'ouest et reçoit au nord-ouest un cours d'eau qui vient du nord. Ainsi que j'ai pu le constater à l'aide de la boussole, sa direction semble nord-nord-est et sud-sud-ouest. Mais comment en mesurer l'étendue? J'ai fait le tour du lac plusieurs fois, sans parvenir à évaluer à un an ou à une minute près la durée du voyage. Cependant au premier abord j'en avais estimé la circonférence à cent kilomètres. De nouvelles conjectures m'ont fait porter ce chiffre de cent à cent cinquante ou cent soixante kilomètres. L'étendue réelle doit probablement se trouver entre les deux. Le temps que je mets à effectuer ce parcours ne peut pas me servir de point de repère: il varie de quelques pensées à un désert d'ennui et d'impatience. Les battements de mon pouls ne me renseignent pas mieux; leur irrégularité provient sans doute de l'incapacité où je suis d'apprécier toute égalité au milieu de cette nature consternante. Les espèces végétales ne suivent dans leur développement ni le plan ni l'ordre de succession coutumiers: les fleurs deviennent racines, les arbres poussent vers le sol. Tout à coup je m'imagine vieillir pendant que je soulève mes paupières. Décidément je suis un mauvais sablier.

«Comment j'ai pu m'égarer dans le temps, je me le demande encore. J'avais accepté avec plaisir d'aller en Normandie dans la villa d'un de mes amis, Céleste P..., marié depuis peu. Paris se dépeuplait, et passer quelques jours au bord de la mer dans la fraîcheur saline et le grand air pur n'était pas fait pour me déplaire. Je ne soupçonnais guère cependant quelles émotions m'attendaient dans ce pays de calme et de repos. Il avait fait une journée superbe. La poussière avait envahi les wagons du voyage, mais à l'approche de la mer une fraîcheur délicieuse s'était mise à régner sur les cœurs. À la descente du train, je regardai autour de moi et vis que le ciel était bleu de ciel. Céleste s'avançait vers moi la main tendue. Soudain une distraction me prend, je pense à autre chose: une fois qu'on a pensé à autre chose, c'est fini. Impossible de revenir à mon point de départ, et de fil en aiguille je me trouve dans une région désertique à une époque indéterminée de l'univers. Au début je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Je me disais: «Cela ne durera pas.» Maintenant je ne sais même plus si cela dure.

«J'ai acquis la certitude que dans le cul-de-sac temporel où je me suis fourvoyé il n'y a pas âme qui vive. Un compagnon d'infortune me permettrait seul de regagner la vie. À deux nous reconstituerions le temps. Affaire de comparaison. Mais seul je m'échappe à force de me croire identique: si je reste le même d'une minute à l'autre, comment éprouver la qualité acquise à ce mouvement d'aiguille? Je finis par ne plus ressentir la continuité de ma pensée; par instant, à vrai dire. Car le plus généralement tout m'est logique dans la solitude et si j'écris pour de problématiques sauveteurs, des sauvages sans yeux ou les flots sourds qui emporteront ma bouteille, je ne puis plus m'affirmer que le langage dont je me sers sera jamais compris d'un homme autre que moi. Relire m'est impossible: je ne me suis intelligible que sur le moment. Les mots qui se présentent revêtent parfois de singuliers visages, nus et différents d'eux-mêmes, sans doute. Ballons crevés. Les passe-temps, plaisirs, loisirs, m'apparaissent des coutumes étranges: le feu est ce que je trouve de plus mystérieux. Le roman que j'avais dans ma poche pendant le voyage y est demeuré et je retrouve en lui mes seuls souvenirs de la vie humaine. Vie paradoxale, bornée par les questions les plus élémentaires. Je prends un exemple dans mon livre, le personnage appelé Georges, hôtelier. Les enseignes des professions se balancent avec mélancolie dans la ville bleue du regard. Cette limite à soi-même, la branche de houx que l'homme accroche un matin sur sa porte le condamne à n'être jamais que l'aubergiste à perpétuité. Dans les livres, des lumières soudaines se mettent à briller entre les personnages de convention qu'on voudrait être. Choisir entre deux destins se perd tragiquement dans les mouvements désordonnés du cœur. Une très belle femme, deux ou trois exaltations singulières, un moment de bonheur parfait, la vie tout entière d'un citoyen du monde se réduit à quelques métaphores plus tristes et plus vulgaires qu'une échoppe de menuisier. À force de demeurer les yeux dans le vague, on sent se nouer dans la poitrine l'image de l'infini bleu et rouge dans lequel la vie court à une vitesse connue. Accommoder pour regarder l'univers ou pour interroger son cœur, l'un ou l'autre ne se fait pas sans fatigue. Tout se termine par une lanterne balancée dans le vent et, plus tard, des chevaux contents de pouvoir enfin, la boîte livrée, trotter sur le pavé des faubourgs.

«Sol des cris sans liens, plantes folles, la terre court on ne sait où, et nous serrons contre nos goussets les tables de la loi physique avec de petits sourires approbateurs. Avec quelle ingénuité nous lions par des rubans formules un bouquet de pâquerettes et de roses, les fonctions de l'espace et du temps qui se laissent faire indulgemment! En attendant, je sens que, de plus en plus, j'allais dire chaque jour, les éléments de la connaissance se brouillent, fondent. Que je laisse fuir encore deux ou trois notions et c'en est fait de toute possibilité de retour au pays des horloges. Une lente dissolution de ma personnalité, voilà ce que je redoute. Comme je suis seul, je ne peux pas devenir fou. Les éponges du silence, les cristaux du vide, où en étais-je? Je me hâte, bicycliste, éperdu après le départ de la roue arrière, qui se maintient par miracle sur une seule révolution renouvelée. La peur à pas de loup fait sa petite journée d'orage. J'étouffe plus ou moins suivant les temps de la respiration, faute de pouvoir les reconnaître. Ce qu'a pu devenir la sensualité dans ce bordel, c'est à n'y pas croire. La progression géométrique du désir, on ne la conçoit pas en dehors de toute succession. Les quatre opérations, c'est joli à dire. Mouche à vinaigre, encrier des nuages, qui me rendra la gaufre ornée d'une tour Eiffel en relief, la Ville Lumière, comme on l'appelle?»

—Une minute, dit Calypso, j'ai cru qu'on allait parler de l'amour. Ab! bien, je me trompais joliment.