LIVRE VI
«Avez-vous oublié mes leçons, dit Mentor à Télémaque, pour vous affliger des trépas imaginaires par l'annonce desquels la rusée Calypso se flatte de vous retenir dans son île? L'autre jour, Ulysse; ce matin, Pénélope. La mort n'existe que dans le temps, pure invention du langage. Méthode infidèle à rendre compte des faits, le temps sera un jour abandonné des hommes pour un système plus commode d'expression. Ne doutez pas qu'alors l'éternité ne devienne une notion immédiate. Où la faiblesse du concept temporel se manifeste, c'est dans ce langage même qui impose sa réalité: le lien du temps et du langage n'a de nécessité qu'apparente, le vocabulaire de l'espace y supplée et nous employons un terme à deux fins différentes. L'idée de temps si elle paraît obscure en soi-même, l'esprit la saisit par un détour, en fonction des événements, si peu distincts de leur durée qu'elle leur sert de nom dans le langage populaire. De là les deux opérations inverses nommer la moisson l'août, ou les années des feuilles. Une très petite durée, l'imaginer clin d'œil, éclair, etc., exige un effort d'imagination. Mais dire d'une mante: sortie de bal, pour des raisons de coïncidence, ne revient qu'à étendre la signification d'un terme. La première opération ne se fait pas sans peine; elle n'a valeur que de métaphore; de convention aussi. La seconde me satisfait plus aisément: ce qui me semblait incompréhensible, cent ans, par exemple, désigne mes contemporains des mots le siècle, et par simple substitution me devient un terme clair et défini.
—Vous semblez faire confiance à l'espace plus volontiers qu'au temps.
—Vous avez raison; je montre quelque tendresse envers l'espace, mais c'est que selon lui se développe ma volupté que le temps borne au contraire. Laissez-moi tranquille à la fin ou lisez au préalable la Feuille volante sur la préposition après: apprenez à parler une heure sur la catachrèse métalleptique, et peut-être qu'alors vous ne parlerez plus à la légère.
—Le jour que je ne parlerai plus à la légère, malgré votre croyance à l'immortalité, malgré cette vieillesse plus verte que les filets à papillons du printemps, vous serez mort, Mentor, mort complètement.
—On croirait que cette perspective vous réjouit.
—Aussi bien commencé-je à vous détester comme les autres vieillards. Vous niez le temps qui me donne barre sur vous, votre crâne chenu dit non à la vie sous couleur de refuser la mort, mais moi, moi, Télémaque, moi la souplesse et la force, retour sans fatigue de l'effort à son point de départ, assurance sur le sol, moi, je ne me laisse pas tromper et je ricane. Vous savez, quand vous serez mort, je parlerai de vous avec une émotion contenue et dans les disputes je me servirai de votre autorité pour faire admettre des axiomes favorables à ma thèse. Je vous méprise, pour votre imbécillité, et vous m'appartenez dans l'avenir comme le passé appartient au présent qui en use, en rit et le gâche.
—Allons, nous finirons par nous entendre. Vous faites des progrès étonnants.
—Vous ne croyez pas si bien dire. Le manteau du dévouement, un jour ou l'autre le vent le relève. On découvre si Mentor s'acharne à démontrer la perfidie de Calypso quel lien l'attache jalousement à cette beauté trop encline à de plus décentes amours.