Lorsqu'elle lui eut montré toutes ces beautés naturelles, Calypso dit à Télémaque: «Vous trouverez ici des lits de repos et les vêtements qui vous conviennent. Quand vous aurez usé des uns et des autres, vous viendrez me voir: je vous promets des récits qui toucheront votre cœur.»
En même temps, elle l'introduisait avec Mentor dans un retrait voisin de la grotte où elle demeurait. Il y régnait un climat merveilleux: les objets y dégageaient de la lumière. Des habits de neige, tuniques subtiles de sentiments, robes de sensualités, ceintures captieuses, attendaient les nouveaux hôtes dans ce lieu. Comme Télémaque s'attardait à toucher les tissus, à constater leur légèreté incomparable, Mentor se mit à rire avec un bruit de crécelle:
«Télémaque, retrouverez-vous un jour votre père, si vous vous laissez émouvoir par la finesse d'une étoffe? Une laine n'est pas plus belle qu'une autre, une laine n'est pas plus laine qu'une autre: les erreurs ne résident que dans nos jugements. Inductions continues de notre expérience à la généralité des cas, sophismes plus délicats que ces trames, voilà la vie et ses mensonges. Pourquoi se plaindre des phénomènes, quand nous ne tombons dupes que de notre peine ou de notre plaisir?
—L'entraînement qui porte un jeune homme, répondit Télémaque avec un soupir, à se réjouir ou à se plaindre, votre ricanement le limite. Abolir la faculté de réflexe, j'y songe tout de même un peu. Mais les mannequins ne se contrôlent pas: le mécanisme ou la maîtrise de soi, je me perds entre ces deux pôles. Dès qu'on obéit, s'obéit-on? Le refus de soumission, l'ordre le détermine. Vous me tendez la main, mon poing se serre et se retire: c'est encore une politesse. Le geste dont je parle me rappelle la mort: nous vivons par civilité. Mais que cette dame est aimable, Mentor, qu'elle a de bontés envers nous!
—Si vous l'aimez, Ulysse vous fait faux-bond, pensez-y. S'attacher ou se fuir, je n'en vois pas la différence. Nous admirons à proportion de notre stupidité, nous chérissons dans la mesure de notre ignorance. Les pavots des paroles endorment les cœurs neufs. Prenez garde aux contes du désir. Du désir de l'autre ou du sien, comment décider quel est le plus dangereux?»
Calypso les reçut au milieu de ses nymphes qui servirent d'abord un repas idéal: elles apportèrent les raisonnements des Mèdes, le corail des chansons de l'Inde, le parfum pénétrant des vocables égyptiens, la sagesse sade d'Athènes. Toute chair préparée parut aux convives exquise comme une douleur. Le vin plus insinuant que l'air, plus délicieux que la mémoire, ne leur sembla point si frais que les fruits, pareils à des bonheurs. Les nymphes commencèrent alors de chanter. Elles dirent les combats des morts et des éléments; la lutte de l'homme avec les mots; l'ardeur commune aux dieux et aux bêtes, ce phlogiston du monde, l'amour aux lèvres violettes. Enfin elles contèrent les travaux de ces héros qui assiégèrent Troie, la cité des apparences. Le nom du sage Ulysse mourut comme un sanglot dans le délire véhément des lyres. En l'entendant, Télémaque s'égara dans une rêverie qui revêtit ses traits d'une beauté singulière. Calypso aperçut qu'il ne pouvait plus manger et fit signe à ses nymphes qui se mirent à danser et ramenèrent ainsi les esprits à l'image plaisante de la volupté. À l'issue du repas, la déesse s'inclina vers Télémaque et lui dit:
«Sachez, fils du grand Ulysse, que nul mortel ne peut entrer impunément dans cette île que ce ne soit un effet de ma faveur. Le naufrage même, trop commun dans ces parages, ne vous garantirait pas de mon courroux, si l'amour... mais, hélas! votre père avant vous l'a connu sans en profiter. Il ne tenait qu'à lui de vivre ici dans un état immortel: il a fallu la passion immodérée de la patrie pour me l'arracher, l'entraîner vers la misérable Ithaque, le jeter aux flots qui l'ont englouti. Prévenu par un si triste exemple, assuré de ne plus revoir Ulysse ni votre rocher natal, consolez-vous de les avoir perdus; acceptez, Télémaque, ma couche, mon royaume et la divinité.»
A ces mois le jeune homme rougit et attacha si bien ses regards au corps de la déesse qu'il n'entendit que distraitement le récit des aventures d'Ulysse. Dans la crainte de paraître naïf, il prit prétexte de l'affliction dans laquelle la mort de ce roi le plongeait pour dissimuler son trouble et se dérober à l'offre d'un bonheur trop soudain. Calypso, confiante en la musique pour ramener le calme au cœur des humains, pria la nymphe Eucharis de chanter un air apaisant. Cette beauté accorda son luth et sa voix s'éleva comme un flambeau:
«Rocher, ma force! Les douleurs, les torrents, les liens de la nuit, les filets de la mort en trombe contre toi! Tire une langue de feu, dévore tout, satyre, charbon des forêts. Debout! sur un nuage sombre les cieux pour mettre pied à terre. Ténèbre, les vents t'emportent. L'orage crève en grelots, l'éclair dit: Nom de Dieu! La terre s'ouvre comme une plaie et montre sa matrice. Mes pieds sont des roues, mes mains sont des roues, les yeux sont des roues. Dans le casse-noisettes de les bras, l'amour craque avec les nuées, les dents des hommes sous mon poing, les arbres secs aux coups de boutoirs, les grandes pièces de soie rêche déchirées comme des chimères, fumées mécaniques, parfums des marais.» Pour mieux connaître son hôte et apprendre le mot de son cœur, Calypso demanda au jeune homme par quels tours du sort il était venu échouer sur ces côtes. Il se récusa longtemps, mais elle le pressa si bien qu'il ne put lui résister davantage et entreprit le récit de ses malheurs: