À l'époque dont je vous parle, c'était dans les premiers jours de la téléphonie. Mon ami Buies était rédacteur du Pays, avec MM. Napoléon Aubin et Auguste Achintre, trois rudes plumes, comme ceux de cette date le savent. Napoléon Bienvenu, qui devait prendre plus tard la direction du National, entrait dans la carrière. Quoique possédant des talents incontestables, et surtout une mémoire prodigieuse, il était lourd et ne pouvait percevoir de suite la portée des choses. Il s'informa auprès de Buies de cette nouvelle invention qui devait bouleverser le monde. Celui-ci se lança dans une dissertation scientifique à perte de vue.

—Vous savez, Bienvenu, ce phénomène que vous constatez n'a pas encore donné tous les résultats qu'on en attend. Mais, même aujourd'hui, c'est un vol commis envers la Divinité; c'est une parcelle du pouvoir céleste que personne ne comprend bien encore, mais, la science aidant par la suite des siècles, on finira bien par découvrir le principe de cette force inconnue dont on ignore aujourd'hui l'origine. Dans l'intervalle on ne peut faire autre chose que de constater le fonctionnement de cette machine merveilleuse. Si vous voulez bien me le permettre, je vais vous faire une démonstration ad rem que vous saisirez facilement, tant elle est simple. Nous allons supposer un chien dont les pattes de devant seraient appuyées sur l'un des quais à Montréal, et celles de derrière sur le quai de Longueuil. Vous marchez sur la queue de l'animal et il aboie à Montréal. Voilà ce que c'est que le téléphone.

—Je vous demande pardon, M. Buies, il n'y a pas de chien long comme ça!

LA BALANCE À PIERRE

Pierre Matte est un boulanger résidant dans une paroisse du Nord. Il a parmi ses clients un nommé Joseph Latulippe, un habitant qui a plusieurs vaches et qui vend le beurre qu'il fait parmi les gens du village. Ce dernier ne paie jamais de pain au boulanger, mais en revanche il lui fournit du beurre par paquet de trois livres chaque fois qu'il en a besoin.

Cet échange durait depuis plusieurs années, et il n'y avait jamais eu de règlement de compte entre les deux copains qui se traitaient en amis. Le boulanger avait un petit air narquois qui l'agaçait beaucoup. Il cherchait un moyen de lui remettre ce procédé inqualifiable.

En dehors de cette légère circonstance, Pierre faisait toujours preuve d'une politesse exagérée envers son vieux camarade, qui lui rendait la pareille. Ils avaient grandi côte à côte, continuant à s'estimer réciproquement. Cependant Joe était toujours à la recherche d'un moyen de scier Pierre sans qu'il pût s'en formaliser.

Un bon jour il crut avoir trouvé le joint et il résolut de mettre de suite son projet à exécution. La première fois qu'il rencontra son ami, il l'arrêta et lui dit ceci: