1814


SOUS un ciel sinistre d’hiver, l’armée impériale défile en colonnes. Ce n’est plus la marche triomphale d’autrefois, à l’époque des victoires; les troupes qui cheminent dans cette plaine défoncée, aux ornières remplies de neige, ont perdu leur bel enthousiasme, le sol glacé qu’elles foulent n’est plus celui des nations conquises, mais le sol de la France envahie. Elles vont d’un pas morne, comme courbées sous le vent de défaite qui passe sur elles, en rafales. Et elles se tournent, d’un regard inquiet, vers l’idole qu’elles avaient cru invincible. Le voilà, justement, l’Empereur, à la tête de son état-major. Monté sur un cheval blanc, il garde son attitude familière: la main droite, qui tient la cravache, est passée comme d’habitude dans le parement de la redingote grise, sur la poitrine; le chapeau légendaire découpe toujours, sur le ciel livide, «son ombre altière et péremptoire». Mais le visage est sombre, fermé, lourd de pensées. A quoi songe le grand capitaine, au cours de cette marche dans la plaine glacée? Prépare-t-il quelque géniale revanche ou pressent-il l’abandon, les défections de tous ces maréchaux qui cheminent derrière lui, chamarrés d’or, et qu’il a tirés du néant pour en faire des ducs, des princes et des rois? Ils le suivent encore, mais on les devine préoccupés, fatigués, désireux peut-être de jouir enfin dans la paix de ces fortunes acquises sur les champs de bataille. Voici Berthier, Duroc, Caulaincourt, Drouot, et Ney reconnaissable à sa tête allongée et au manteau dont il ne passe jamais les manches. Jamais Napoléon ne les a mis à une plus rude épreuve que durant cette campagne de France, où son génie s’est multiplié pour faire tête à l’ennemi sur tous les points à la fois.

Il y a dans ce tableau, si sobre de composition, une impression tragique plus éloquente que la plus dramatique mise en scène. Tout concourt à en accentuer la tristesse, la sévère figure de l’Empereur, les mines sombres de l’état-major, l’aspect lugubre de cette journée d’hiver.

Dans l’esprit de Meissonier, 1814 devait être un des actes de la tragédie napoléonienne qu’il se proposait de peindre. 1796 devait célébrer l’aube glorieuse, Castiglione; 1807, Friedland, l’apogée de la gloire; 1810, Erfurt, c’est-à-dire l’Europe entière aux pieds de l’Empereur; 1814, la campagne de France et le déclin; 1815, le Bellérophon, l’aigle abattu, les ailes brisées.

Des cinq actes de cette tragédie, Meissonier n’exécuta que le deuxième et le quatrième, le 1807 et le 1814; les autres demeurèrent à l’état d’ébauches ou ne furent même pas esquissés.

Meissonier avait rêvé d’être le peintre de l’épopée napoléonienne. Il avait voué à l’Empereur un culte passionné et il étudiait les moindres détails concernant le grand homme avec cette persévérance et ce souci de la documentation qu’il apportait à ses tableaux.

M. Léonce Bénédite, dans sa belle étude sur Meissonier, nous le montre appliqué à cette tâche: «Il poursuit avec passion, sans lassitude, ses études continues, dont le temps et le travail semblent accroître l’intérêt, réunissant surtout, avec une ardeur extrême les moindres renseignements sur l’existence privée, les coutumes, les habitudes et jusqu’aux tics de l’Empereur. Il fait parler tous les généraux survivants de ces guerres héroïques, les Gouvion-Saint-Cyr, les Regnault de Saint-Jean-d’Angély, ou même le vieux musicien Carafa, et de préférence les humbles, les serviteurs ou les soldats, qui ne sont pas portés à amplifier ou à dénaturer. Il tâche d’en obtenir les détails les plus intimes et les plus infimes, heureux d’apprendre que Napoléon ne se gantait jamais que de la main gauche, qu’il portait tous les jours une culotte renouvelée de basin blanc, qu’il prisait, que sa cravache était toujours déchiquetée par la manie qu’il avait de s’en frapper continuellement les bottes. Trois jours avant la mort d’Horace Vernet, il va chez le vieux maître mourant. On cause de Napoléon, même à cette heure, et Vernet couché, de sa main vacillante, lui trace le dessin de la bouche de l’Empereur.»

Il se lie avec Pillardeau, un ancien piqueur de l’Empereur, qui est son voisin de campagne et il lui emprunte ses harnachements, ses armes, ses costumes. Il ne se lasse pas de se documenter sur le grand homme; il possédait lui-même un musée napoléonien complet, se procurant tous les effets provenant de la garde-robe impériale et faisant copier les vêtements du musée des Souverains.