Le lendemain, il rencontra M. de Margency et se plaignit beaucoup.—Si je fréquentais ces messieurs, lui dit-il, je finirais par soupçonner mes vers d'être plats: cependant, je suis bien sûr du contraire; et ils n'ont qu'à examiner leurs observations avec autant de sévérité que ma tragédie, ils verront ce qu'il y aura plat. Au demeurant, ce n'est pas que leur critique m'effraie: je ne tiens pas à ma pièce en auteur servile; j'en ai fait chaque vers triple, et je puis, comme vous voyez, sacrifier tout ce qu'on veut, sans que j'en sois plus mal à mon aise.
M. de Margency l'assura fort qu'il avait laissé la société dans une grande admiration de ses talents; mais il n'en voulut rien croire: «Je les ai vus rire souvent pendant la lecture, répondit-il, et on ne rit pas dans une tragédie, quand on est de bonne foi... Enfin, je vois ce que c'est. Ces messieurs redoutent les ouvrages d'une certaine trempe et qui pourraient fixer l'attention du public, ils n'ont que leur Encyclopédie dans la tête: ils craignent que mes succès ne fassent tort aux leurs. Mais le public saura bien rendre justice à chacun.»
II
C'est dans ces sentiments que le curé de Montchauvet reprit, trois jours après cette mémorable séance, le chemin de la basse Normandie. Pour se consoler de l'injustice des Philosophes, il fit imprimer à Rouen sa tragédie, qui parut sous ce titre: David et Bethsabée, tragédie par M. l'abbé ***. Prix, 36 sols.—A Londres [Rouen], aux dépens de la Compagnie, 1754.
Lorsque l'imprimeur lui eut envoyé son ballot, l'abbé prit la plume et adressa à l'abbé Basset une longue lettre, que celui-ci s'empressa de communiquer à Diderot et que le philosophe lut à ses amis. En voici quelques extraits:
«De Montchauvet.
«Je suis parti, monsieur et cher abbé, plein du souvenir de vos bontés. Je me suis hâté de quitter un séjour où je commençais à goûter quelque satisfaction, mais où je devenais à charge à quelques-uns. Disons-le: ils ont pris de l'ombrage d'une pièce où ils ont cru reconnaître des beautés que le public n'y reconnaîtra peut-être pas: ils m'ont envié un je ne sais quoi que la nature ou le hasard m'a prodigué... On m'apprit, avant de partir, que ce qui les avait irrités, c'était la pièce adressée à Mme la marquise. Ils ont rugi à ces mots de vils mendiants, et ils ont mis le curé de Montchauvet à toutes sauces... Quoi qu'il en soit, dans le procédé qu'ils ont tenu avec moi, ils ont cru me faire leur dupe. Ils y ont réussi jusqu'à un certain point, parce qu'ils ont abusé de ma franchise. Qu'ai-je perdu, sinon de ne pas croire que ma pièce était plus digne de voir le jour que je ne l'espérais? Elle le voit actuellement en beau papier et en caractères bien nets[ [10]: elle se vendra trente-six sous... Voilà donc le moment de sa mort ou de sa vie. Le public, qui voit toujours avec de bons yeux, du moins pour l'ordinaire, la disséquera comme il l'entendra bien. Si elle ne lui plaît pas, je n'aurai garde d'en appeler; mais je ne me rebuterai pas, je m'étudierai à faire mieux. Tant que ma veine voudra couler, je vous proteste, mon cher abbé, que rien ne sera capable de l'arrêter... J'ai déjà commencé une seconde pièce. Lorsqu'elle sera faite, j'en ferai sévèrement la critique, ainsi que de cette première. Comme l'honneur du théâtre ni l'intérêt ne me guident point, ne travaillant qu'à braver l'ennui de ma solitude, j'apporterai avec moi cette seconde tout imprimée, au moyen de quoi je ne me verrai plus exposé à lire mon manuscrit sur la sellette, devant des gens surtout qui vous rient dans leurs mains, au lieu d'être touchés, ou qui feignent d'applaudir, sans savoir seulement ce que c'est qu'enchaînement de scènes, ni peut-être qu'une rime... Maintenant, mon cher abbé, j'ai l'honneur de vous prévenir que je vous en enverrai un exemplaire et plusieurs en pur don pour les personnes à qui je vous prierai d'avoir la bonté de les remettre. Je compte que vous les recevrez la semaine prochaine avec une lettre d'avis: ce seront deux ports de lettre que je vous ferai coûter. Ayez pour agréable de me mander, au reçu de la présente, à Montchauvet, par Aunay, à la Plumaudière, si vous voulez vous donner la peine de m'en débiter. Dans le cas où vous pourriez vous en défaire, ce serait à l'acquit de ce que mon frère et moi nous vous devons. Excusez-moi de la longueur de ma lettre, je l'attends de votre indulgence. J'écris à M. l'abbé Fréron, et je lui envoie deux exemplaires, un pour lui, et l'autre pour Mme son épouse, en pur don[ [11]; vous voyez que je fais les choses libéralement et que je ne regarde pas à trente-six sous, lorsqu'il le faut. Adieu, mon cher abbé, etc.»
[10] Voir à l'Appendice.[ note 10]
[11] Voir à l'Appendice. [ note 11]