—Monsieur le curé, dit-il, je vous trouve bien blâmable d'employer vos loisirs à de pareils sujets.

L'abbé Le Petit commençait à rougir de colère; son nez s'agitait, menaçant...

—Quand on a un génie aussi sûr que le vôtre, poursuivit Diderot, on doit faire des tragédies, et non pas s'amuser à des madrigaux.

Le curé de Montchauvet, agréablement flatté de ce compliment inattendu, devint radieux: ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, son grand nez se dilatait pour mieux aspirer l'encens. Il voulait remercier Diderot; celui-ci ne lui en laissa pas le temps:—Permettez-moi de vous dire que je n'écouterai pas un seul vers de votre façon, avant que vous ne nous ayez apporté une tragédie.—Vous avez raison, répliqua le curé;.... je suis trop timide. Puis, remettant dans la vaste poche de sa soutane son long poème, il salua poliment Diderot. Le philosophe, en s'en allant, échangea avec l'abbé Basset un sourire que le bon curé n'aperçut pas, ou dont il ne comprit pas la signification.

C'était un sourire de contentement. Diderot s'était débarrassé du même coup, (il le croyait du moins), d'un madrigal de sept cents vers et d'un importun.

Quelques mois se passent. Diderot, bien tranquille dans son cabinet, travaillait, sans doute à ses Pensées sur l'interprétation de la nature, lorsque, sans se faire annoncer, l'abbé Le Petit se présente avec un énorme manuscrit sous le bras. Qu'on juge de la surprise de Diderot.—Comment, monsieur le curé, c'est bien vous que je vois! Je vous croyais depuis longtemps en Normandie.—On ne peut vivre qu'à Paris, monsieur; j'y suis donc resté, et, suivant vos conseils, je me suis mis avec ardeur au travail. Je vous apporte...—Encore un madrigal? s'écria Diderot; non, monsieur le curé, vous savez nos conventions. Je n'écoute pas un vers de vous, que vous ne m'ayez apporté une tragédie.—C'est justement...—Quoi! C'est une tragédie?—Oui, monsieur, David et Bethsabée....

Diderot faillit tomber à la renverse.

—Avez-vous le loisir de m'écouter? poursuivit l'abbé, impitoyable.

Il n'y avait pas à reculer, il fallait bien essuyer cette lecture.

—Monsieur le curé, répondit le philosophe, que diriez-vous si, dimanche, je vous présentais à nos amis, et si je vous donnais pour juges les plus grands esprits dont notre siècle s'honore?... Allons, c'est entendu, je vous mènerai dans le salon de M. le baron d'Holbach. Vous y entrerez inconnu; mais, je vous le jure, vous en sortirez célèbre.