—Monsieur, balbutia l'abbé, que de grâces...
—Trève de compliments! C'est moi qui suis votre obligé. Ne pas produire au grand jour un poète de votre force, mais ce serait un crime!... Allons, adieu, monsieur le curé, ou plutôt, au revoir... A dimanche! Je vous attends chez moi.
Le curé fut exact au rendez-vous. Diderot avait prévenu ses amis, les Encyclopédistes. On sait que le baron d'Holbach les recevait à dîner deux fois par semaine, ce qui le faisait appeler par l'abbé Galiani «le maître d'hôtel de la philosophie».
Ce jour-là—c'était justement le dimanche gras—les convives du baron d'Holbach étaient quinze à vingt. Dans le riche cabinet, où le richissime philosophe venait de faire placer sa récente acquisition, la Chienne allaitant ses petits, un des chefs-d'œuvre du peintre Oudry, on voyait réunis, sans compter Diderot et le maître de la maison, J.-J. Rousseau, d'Alembert, Duclos, Marmontel, Helvétius, de Jaucourt, Raynal, Morellet, de la Condamine, M. de Gauffecourt, M. de Margency, etc.[ [6].
[6] Voir à l'Appendice. [note 6]
Le curé de Montchauvet est introduit. On lui fait fête; on l'invite à s'asseoir. Il promène ses regards de tous côtés: il ne voit que des visages riants; cela l'encourage. Pourtant, il aperçoit dans un coin du salon une figure renfrognée. C'était J.-J. Rousseau, qui flairait une mystification, et qui, avec sa probité à toute épreuve, était résolu à faire le rôle d'honnête homme.—C'est un jaloux, se dit l'abbé; mais qu'importe?... Et il déroule lentement son manuscrit.—D'abord, messieurs, leur dit-il, je dois vous lire l'épître que je me permets d'adresser à Madame de Pompadour.
Cette épître commençait par un vers assez singulier:
Rentrez dans le néant, race de mendiants...
C'était pour flétrir les poètes qui font des dédicaces en vue de gagner de l'argent.—Oh! oh! Monsieur le curé, lui dit-on de toutes parts, l'épithète n'est-elle pas un peu violente?—Non, messieurs,
Point d'enfant d'Apollon, s'il ne rime gratis.