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Je regarde dans mon jardin. Tout y célèbre encore la gloire de l'été triomphant. C'est d'un horizon sans brumes que le soleil a jailli, précédé par un grand rayonnement d'or dans l'espace, comme un ostensoir immense montant des mains obscures d'un lévite inconnu. Aucune inquiétude dans le vol des hirondelles qui se perdent, points invisibles, dans les infinis de l'azur. Les peupliers très verts découpent sur le ciel leurs fuseaux vivants, et les tilleuls, masses odorantes, y enchevêtrent, comme des troupeaux, leurs dos moutonnants. Tout est joie dans mon parterre. Des roses en boutons y consolent la détresse des roses défleuries; de la tige de mes glaïeuls, comme d'une veine ouverte en plusieurs endroits, jaillissent de belles fusées de sang clair; une constellation d'oeillets s'éparpille dans les bordures, et mes chères acanthes pyrénéennes épanouissent leurs larges feuilles architecturalement déchiquetées comme des souvenirs dont l'ombre enveloppe l'âme. La gaieté vorace des oiseaux s'acharne aux prunes encore fermes et aux abricots qui tombent en se fendant d'une large blessure aux lèvres pourprées. Je devine, derrière ce rideau riant, le fleuve tranquille et tiède où les barques glissent entre les calices odorants des nénuphars, où les pêcheurs matinaux guettent, patients, l'ablette, encore paresseuse de ses printanières amours, au pied des joncs qui bordent la rive. Tout semble d'une éternelle sérénité dans ce paysage où rien ne menace, des colères du ciel ou des caprices de l'eau sous le vent qui la fouette….
Ah! maudite feuille, de quoi es-tu venue me parler?
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Car j'ai beau te faire crépiter sous la pointe rageuse de mon canif, je ne pourrai anéantir, avec toi, le symbole que tu portes, le mauvais présage dont ton aile était chargée. Dans cette orgie radieuse des choses sous la tendresse caressante du soleil, tu es tout simplement le mane, thecel, phares apparaissant sur l'obscurité des murailles lointaines faites des orages amoncelées et des frimas à venir. O faux bijou d'or fauve, l'automne est caché dans l'entortillement cassant de ta mouture! Chacun de tes replis, feuille, de tes replis friables, contient quelqu'une des misères qui sont le déclin de l'année. Voici les matins obscurs qu'un brouillard envelope et d'où le soleil ne se dégage, tardif, que comme le visage pâle d'un mourant déjà couché dans ses toiles: les soirs impatients sonnant à l'horizon, dans de longues trompettes de cuivre, de muettes fanfares, des adieux pleins de silence; tout ce cortège de tristesses vagues occupant la lenteur plus grande des jours plus courts et dont le poète Léon Dierx a si magnifiquement dit, dans un vers comparable aux plus beaux de Beaudelaire:
Le monotone ennui de vivre est en chemin.
Voici cette effroyable résurrection des corps qui nous montre, se dégageant de la terre comme des morts révoltés qu'un signal appelle, les squelettes décharnés des arbres n'agitant plus, à leurs cimes, que des lambeaux de verdure, des arbres dont l'âme s'est enfuie avec le murmure de la brise dans les feuilles, avec les chansons des oiseaux exilés! C'est sur le sable un grand bruissement de menus branchages que le vent balaye et les derniers dahlias se ferment, captifs des longs fils d'argent que tissent les araignées, inutiles ouvrières d'octobre, qui tentent de recoudre les uns aux autres et de soutenir encore dans l'air tous ces coins de nature s'effondrant. La pitié des chrysantèmes fleurit le mausolée des floraisons mortes.
Ah! maudite feuille, voilà le tableau mélancolique que tu évoques sous mes yeux!
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Les choses de la Nature sont fraternelles aux choses de l'Amour; ou plutôt la Nature n'est qu'un grand décor symbolique dressé par le ciel autour de nos tendresses. Celles-ci ont leur printemps tout fleuri d'espérances, leur été que le baiser du soleil réchauffe et mûrit, leur automne où le souvenir met encore des douceurs inquiètes, leur hiver qu'étreignent les neiges profondes de l'oubli. Heureux qui, fait plus sage par les détresses passées, sait arrêter son coeur dans cette course et l'arracher à cette loi fatale, pour l'asseoir dans la sérénité d'une passion qui défie le lent travail des choses et des pensées se hâtant vers un même déclin! Cette force consciente et révoltée contre le destin lui-même ne nous vient pas en pleine jeunesse. C'est un fruit de la douleur, et toutes les âmes n'ont pas en elles ce qu'il faut pour le porter. Heureux, dis-je, celui qui ménager de son dernier bonheur, le seul qui soit, celui d'aimer encore, le fait aussi long que sa vie! Qu'il veille aux présages muets, aux avertissements obscurs et surtout qu'il se rappelle. Les gens sensés mettent dans leur amour tout ce qu'ils ont de meilleur et ne laissent pas autre chose s'y mêler. Ils le dégagent des jalousies stupides, des orgueils faciles à blesser, des lassitudes que la satiété apporte. Ils en font l'heure rare et exquise entre toutes qui est l'oubli de toutes les autres heures; la fleur précieuse de leur coeur et de l'esprit; le trésor avare de leurs joies. Ainsi, garderont-ils longtemps en eux l'été resplendissant des caresses toujours savoureuses, des âmes se fondant dans le même infini, s'abîmant mêlées dans le même rêve immortel!