ARMAND SILVESTRE

CONTES IRRÉVÉRENCIEUX

Illustrations de P. Kauffmann

L'INVITÉ

L'INVITÉ

Sur le mail planté de tilleuls, dont les feuilles agitent, dans le vent automnal, un petit cliquetis de cuivre, dominant la rivière où le reflet des peupliers sur l'autre rive échevelé de minces filets d'or, non loin de la statue du célèbre Gigomard, unique grand homme dont s'enorgueillisse la petite cité de Lafouillouze-en-Vexin, plus mélancolique à la fois que les tilleuls roux, les peupliers jaunes et le célèbre Gigomard dans son habit de bronze vert où les pigeons brodent de blanches passementeries, M. Rodamour, qui a choisi ce lieu charmant pour y prendre sa retraite, achève sa promenade accoutumée. Ayant, comme beaucoup d'imprudents, en cette perfide saison, oublié son paletot, il sent, dans ses vêtements trop légers, comme une chose grelottante qui est lui-même, le soleil ayant tout à coup disparu derrière la colline qui forme l'horizon occidental, et ne mettant plus qu'aux cimes des grands arbres de l'avenue un frisson de lumière flambante qui s'éteint dans un léger brouillard—telle une rangée de cierges quand la messe est finie.

Ancien conservateur des hypothèques au chef-lieu, doté d'une retraite suffisante à ses goûts, officier de l'instruction publique, M. Rodamour aurait, semble-t-il, tout ce qu'il faut, pour être heureux, à un homme qui n'a pas rêvé plus que cela dans la vie. Un veuvage, longtemps, mais patiemment attendu, a ajouté, à toutes ces faveurs du destin, les bienfaits d'une complète liberté. Il a un bon chien sur ses talons, une bonne pipe au coin de son feu, il est suffisamment égoïste pour ne pas souffrir du mal des autres. En vérité, l'heureux bonhomme, la bourrique bourgeoise et fortunée que voila! Et cependant, M. Rodamour qui possède, en surcroît, un intellect assez borné pour défier les tortures de l'esprit, est plus mélancolique que les tilleuls roux, les peupliers jaunes et le vert Gigomard tout ensemble.

Depuis son arrivée dans la petite ville, il n'avait qu'une ambition: être invité à dîner chez le baron de Picpus, où se réunissaient, de temps en temps, en des agapes quasi-officielles, par leur solennité, les gens qui étaient censés constituer la bonne compagnie de la ville: ce qu'on est convenu d'appeler, en province, la société. On ne faisait pas partie du monde de la Lafouillouze-en-Vexin, quand on ne dînait pas chez le baron de Picpus, et l'hospitalité, sur invitations, de cet ancien préfet, une des gloires du 16 Mai, était quelque chose comme un titre de noblesse et comme un brevet de bon ton. Ce n'était pas seulement la vanité et la conscience de sa bonne éducation qui lui faisait souhaiter ardemment d'entrer dans cette aristocratie. M. Rodamour est, à la fois, très gourmand et très économe. Or, les dîners du baron de Picpus passaient pour de vraies fêtes gastronomiques. On renommait surtout les vins qui s'y buvaient et, plus d'une fois, par de belles nuits toutes frémissantes d'étoiles, on avait vu les convives s'égrener, à la sortie de la maison, en un chapelet brisé d'hilarités titubantes que se renvoyaient les murs.

Ces jours-là, on ne trouvait dans la ville, ni une volaille grasse, ni une pièce de gibier, ni une primeur. M. Rodamour se pourléchait moralement les babines de toutes ces goinfreries imaginaires pour lui, mais dont on parlait partout avec enthousiasme le lendemain. Faut-il dévoiler jusqu'au bout son âme? Eh bien! il était loin d'être insensible aux charmes dodus de madame la baronne, qui avait été une fort belle femme, et dont la maturité confortable valait encore certainement mieux qu'un tas de jeunesses étriquées. Car ce qui reste d'une beauté réelle est certainement préférable à la laideur la plus fraîche, et une rose, même en son déclin parfumé, est, pour sa tige, une plus belle parure que le cynorhodon qui vient à peine de se former. Et voilà pourquoi notre ancien conservateur avait si fort envie de fréquenter chez le baron et d'y trouver la table, sinon le lit, ayant toujours su d'ailleurs, comme on l'apprend dans l'administration française, modérer ses désirs.