Mais, en vain, il avait accumulé les visites et les politesses, les prévenances et les marques de sympathie respectueuses. La porte lui demeurait fermée. On ne l'invitait pas, et il croyait même avoir remarqué, avec une certaine douleur, que madame la baronne le regardait, dans la rue, avec un oeil qui n'avait rien de caressant.
Brrrr! il rentre donc chez lui, chassé du mail, avant l'heure coutumière, par un caprice subit de la température. Il va passer devant l'hôtel du baron, où de malheureux iris, plantés au-dessus des pilastres de la grande porte, flottent dans le vent subitement levé, comme les lanières d'un fouet. La grande porte s'ouvre et madame la baronne en sort dans une toilette merveilleusement seyante à son opulente personne, et secouant dans l'air les effluves délicats des parfums les plus mondains. Ses yeux rencontrent la silhouette de notre Rodamour et ne se chargent pas, comme à l'ordinaire, d'éclairs ironiques et sourds. Au contraire, on dirait que s'y peint une certaine joie de cette rencontre inattendue. Rodamour est bien près de s'évanouir d'émotion quand il la voit venir à lui, ses jolies mains, gantées de suède pâle, presque tendues vers les siennes, et il lui faut s'appuyer sur sa canne quand il l'entend lui dire, d'une voix plus que bienveillante dans l'accent: «—Cher monsieur, nous avons ce soir quelques amis à dîner. Voulez-vous nous faire, au baron et à moi, l'honneur d'être des nôtres?» M. Rodamour balbutie un remerciement éperdu. «—Nous comptons absolument sur vous», continue la grande dame en lui abandonnant sa jolie main gantée de suède pâle.
M. Rodamour était fou de joie. L'excès de sa félicité l'induisait même en de compromettantes rêveries. Cette invitation à brûle-pourpoint et comme dictée par un besoin impérieux de l'âme; cet abandon subit après tant de dédains apparents; ces dédains ne cachaient-ils pas une sympathie secrète, longtemps inavouée et vaguement criminelle? N'étaient-ils pas une ruse d'honnête personne défendant son honneur contre une passion sans merci? Il n'était plus jeune; mais elle, aussi, avait franchi les bornes de l'adolescence. Il était d'ailleurs bien conservé et l'on voit souvent les dames de province préférer des messieurs un peu mûrs, expérimentés et discrets, à des godelureaux compromettants. Je vous dis qu'il était fou. Des visions de repas sardanapalesques et d'amoureuses orgies hantaient le cerveau déséquilibré du vieux pasteur d'hypothèques. Il rentra chez lui et commença une toilette qui eût fait rêver l'ombre elle-même de Brummel. Pendant ce temps, Mme de Picpus était rentrée et avait dit à son mari: «—Ma foi, j'ai rencontré cette vieille bête de Rodamour, et, n'ayant pas eu le temps de trouver mieux, je l'ai invité. Nous ne serons pas treize à table. C'est l'essentiel. Dans ce cas-là, on fait le quatorzième comme on peut.» Et M. le baron lui avait répondu: «—Tu le mettras entre Mme Pévolant, qui bégaye, et Mlle des Haudriettes, qui est sourde comme un pot. Comme ça, il ne pourra pas causer et n'ennuyera personne.
L'heure du dîner est proche; madame la baronne, en un décolleté aimable, découvrant les splendeurs d'un automne encore ensoleillé, donne les derniers ordres, puis reçoit les premiers invités, les indiscrets qui volent, à la salle à manger et à l'office, les suprêmes et utiles coups d'oeil de la maîtresse de maison, espèce préjudiciable aux intérêts de tous. Madame la baronne n'en est pas moins infiniment gracieuse avec ces importuns, et la joie de recevoir—car elle est essentiellement mondaine—s'épanouit sur son visage délicieusement duveté de neige fine et odorante. Tout à coup, un domestique apporte une lettre sur un plateau.—«Vous permettez?—Comment donc?» Mme la baronne lit et pâlit. Puis, se rapprochant du baron qui fait de la sale politique au coin de la haute cheminée: «—Nous voilà bien! lui dit-elle tout bas. Cet imbécile de Bigoudi ne vient pas.—Alors, nous revoilà treize! Tu avais bien besoin d'inviter ce Rodamour!—Je l'ai fait pour le mieux. Lui ou un autre...—Pardon! un autre aurait été peut-être moins ennuyeux. Fais comme tu le voudras, mais je n'en veux plus.»
Madame la baronne sortit un instant en tapotant nerveusement ses jupes.
Cinq minutes après, un homme, ganté de frais, boitillant en des bottines vernies toutes neuves, un foulard tendu sur le plastron de sa chemise pour qu'elle ne fût froissée du vent, sonnait, d'un petit air tout ensemble timide et belliqueux, à la porte de l'hôtel. C'était notre Rodamour. Le même domestique, qui avait porté la lettre, le recevait, sans lui laisser franchir l'huis, malgré une bonne petite cinglée de givre dans l'air. «—Monsieur et madame la baronne sont désolés, lui disait-il, mais le dîner est décommandé.» En se retournant, abasourdi par cette nouvelle, M. Rodamour se heurte à un jeune pâtissier portant, sur la tête, une magnifique langouste en belle-vue, aux larges et savoureuses hosties saupoudrées de truffes, portant, comme Louis XIV, une perruque de laitue fraîche.
Sa situation est bien difficile à Lafouillouze-en-Vexin depuis cette triste soirée. Tout le monde sait que le dîner a eu lieu, et il avait conté à tout le monde qu'il y était invité. On commence à le soupçonner d'avoir eu quelque chose de louche dans son passé, d'avoir laissé échapper quelque hypothèque, par exemple. C'est tout au plus si on le salue. Plus que jamais, il dépasse, en mélancolie, les tilleuls roux, les peupliers jaunis et le vert Gigomard. Voltaire a eu raison de dire que la superstition avait été une source effroyable de maux pour l'humanité.