J'entends dire, par là: conte où il est question de la vertu. Et de quelle vertu, s'il vous plait? Parbleu! de celle des femmes! Car j'imagine que la mienne vous importe peu. Moi, je tiens pour elle et j'ai pour cela l'excellente raison que beaucoup ont refusé mes hommages. Mais j'avoue qu'elle n'est pas concluante. D'autres eussent peut-être mieux fait accepter les leurs. J'ai d'ailleurs, dans mes souvenirs, une histoire qui m'aurait dû rendre sceptique, et je vous veux la conter, ne fût-ce que pour avoir plus de mérite à croire en une matière où ce n'est pas précisément la foi qui sauva les maris. Celle-là n'était pas en puissance d'époux, mais veuve, qui me donna une si belle leçon; veuve d'un homme que sa froideur avait fait mourir, tant il on était effroyablement épris et s'était meurtri le coeur à le jeter sous les pieds de cette statue dont il avait tenté vainement d'être le Pygmalion. Dame Honesta—je vous préviens que c'est un pseudonyme dont la pare ma naturelle discrétion—avait donc la renommée d'être impossible à tenter, même par les plus audacieux. Elle passait, non pour méchante, mais pour férocement insensible. Mystique avec cela, d'un mysticisme inaccessible aux accommodements dévots. Sa nature et l'éducation hérissée de principes qu'elle avait reçue, un tempérament douteux et des convictions arrêtées, tout concourait à la défendre. Pour les gens de bonne foi, la beauté chez un tel être en fait simplement un monstre. A quoi bon alors ces yeux admirablement doux, dont la prunelle avait le ton des violettes toulousaines à la tombée de la nuit? Pourquoi cette chevelure changeante qui roulait l'or fauve des frondaisons automnales sur un pactole plus sombre? Et cette bouche sensuellement humide, rose lascive et comme palpitante au souffle d'invisibles baisers? Et ces épaules admirables s'élargissant, à la base du cou, comme un fleuve lacté qui vient mourir dans un océan de neige? Et ces bras striés légèrement, dans leur marmoréenne blancheur, de petites veines bleues semblant des cheveux d'azur, ces bras délicieusement ronds dont l'étreinte ne devait être qu'une fraîcheur parfumée? Oui, que voulait dire cette tentation sans issue, cette promesse sans lendemain? Pourquoi ce vivant supplice des âmes! A quoi pense la nature en forgeant ces décevants caprices, ces inutiles splendeurs? Ah! mon cher Bourget, que voilà bien la vraiment cruelle énigme!
Donc dame Honesta avait la réputation parfaitement assise—assise toutefois sur un moins beau trône que sa propre personne—d'une dame près de qui les soupirs sont superflus. J'en étais convaincu plus que quiconque, et parbleu! le serais encore. Car aucune honnêteté ne me fut étrangère et j'ai gardé le goût de croire à l'honnêteté. Une seule chose m'étonnait et me donnait encore meilleure opinion d'elle, c'est qu'elle me parût peu insupportablement orgueilleuse de cette sorte de déification. Modestie ou conscience de son mérite impeccable, elle en acceptait les hommages avec une simplicité infinie, comme la chose la plus naturelle du monde, et, dans le milieu où je l'avais rencontrée, elle avait, malgré tout, la réputation d'être, à cela près, très bonne enfant.
Ce milieu, dans ma vieille terre languedocienne, bien entendu, en un castel assez misérable d'ailleurs, où me recevaient de vieux parents, d'excellentes gens, très pieux et tout à fait corrects dans la vie, mais pas bégueules cependant et qui, à l'occasion, aimaient à rire quand ils avaient bu deux doigts de Villaudric arrosant quelque perdrix rouge de saveur sauvage. On y était infiniment hospitalier, ce qui veut dire que des dames, de renommée infiniment moins immaculée que celle de dame Honesta, y trouvaient cependant excellent accueil, à l'époque des vendanges surtout, celle où volontiers on se rend visite pour boire en commun les derniers rayons de soleil. Je conviens même que j'abusai quelquefois, à l'occasion, de cette hospitalité, pour tromper des maris absents, et c'était, cette année-là, ma ferme intention, comme les précédentes. La familiarité de ces réunions provinciales prête si bien à l'ébauche de tendresses que la séparation prochaine rend sans grands dangers! Mais quand je vis dame Honesta, toujours en vertu de cette probité de nature dont je désespère de jamais guérir, tout à la ferveur de sa beauté sans égale, subjugué par son charme mystérieux et cruel il me fut impossible de poursuivre aucune autre aventure que d'en demeurer stupidement amoureux, j'entends amoureux sans espoir, lâchement, sans révoltes viriles même, tant j'avais été bien prévenu et avais l'intuition personnelle que je perdais mon temps. Et ce qui accroissait encore le ridicule de cette poursuite platonique, c'est que rien de farouche dans son accueil ne donnait raison à ma timidité. Au contraire, j'aurais ignoré sa haute et inexpugnable vertu qu'il m'eût semblé certainement qu'elle cherchait à m'encourager. Elle paraissait aimer ma compagnie, laissant volontiers son bras traîner, si doucement lourd! sur le mien pendant les promenades. Mais la légende avait passé par là. On m'avait si bien dit qu'elle était «bonne enfant» en apparence et jusque-là seulement! On s'accoutume à tout et j'en étais venu à vivre, non sans quelque honteuse douceur, dans d'humiliantes résignations, soumis à ce qui me semblait la fatalité inexorable, imbu plus que jamais de cette vérité qu'il n'est homme vraiment digne des faveurs de la réelle Beauté et que ce nous est une audace sacrilège d'oser élever vers elle l'injure de nos voeux.
Il y avait, tout autour de moi, de petits sourires rancuniers et satisfaits qui ressemblaient joliment à de la moquerie. Mais que m'importait! je marchais dans mon rêve de désespéré comme en un chemin plein d'étoiles.
II
Une adorable nuit d'octobre, comme on en connaît seulement là-bas, presque des nuits d'été encore, avec un ciel plus sombre, sombre comme un immense lapis-lazuli où les astres mettent comme des cassures d'argent clair, avec les fraîcheurs lointaines cependant de la Garonne montant parmi les brises encore tièdes, et partout une langueur immense, faite de la secrète mélancolie des déclins et comme balancée dans l'air par l'aile innombrable et invisible des parfums exhalés par les dernières fleurs, odorants arômes dont l'âme même est pénétrée.
Comment dame Honesta était-elle venue avec moi, dans ce coin isolé du grand parc où les allées couraient entre les carmins rouilles des ronces toutes tachées de mûres, très loin déjà du vieux castel dont les méchants rires ne venaient plus jusqu'à nous? Mon Dieu! tout simplement, sans doute, en marchant devant soi dans le sable qui craquait musicalement sous ses bottines, en causant de ceci ou de cela, de tout, hormis de ce que j'avais dans l'âme et qui en avait chassé tout le reste. Imaginez, autour de nous, toutes les séductions perfides des choses, toutes les persuasions amoureuses de la nature: le chant d'une source soulevant les cailloux de son bouillonnement; le frôlement des joncs vibrant comme des lyres sous le vent nocturne; le vol attardé des phalènes traversant le silence du sonore velours de leurs ailes; de beaux rayons de lune se brisant en poussière d'argent dans les feuillages; toutes les harmonies des sons mourant dans l'espace et des couleurs se transformant en des reflets d'apothéose, dans des vapeurs d'améthyste transparentes. Non, vraiment, rien ne manquait au décor d'une idylle entourée de toutes les poésies, pas même la tertre de gazon, comme dans les tableaux suggestifs de Fragonard, que baignait au pied une clarté douce, tandis que le sommet se recueillait dans l'ombre, tamisé par les arbres comme sous l'exquis enveloppement de rideaux de gaze.
Et elle était là tout près de moi, la gorge demi-nue sous son mouchoir dénouée, les cheveux traînant sur le cou, résumant dans son être lassé toutes les senteurs divines du jour évanoui, ce sublime alanguissement de toutes les choses avant le sommeil.
Mais la légende était là, l'inexorable légende d'impeccabilité.