Cependant, comme le gentilhomme tournait, avec un enthousiasme véhément, les pages de ce Bottin glorieux, M. Antoine, les mains dans ses poches, regardait en l'air, ses bajoues insensiblement remuées par quelque gavotte qu'il se sifflait intérieurement. M. de Libersac s'en aperçut et, un peu décontenancé: «—Pardon, Monsieur, fit-il, mais je vous parle là de choses qui n'ont pas l'air de vous intéresser bien vivement.»

Avec une rondeur charmante, M. Antoine, sur un ton respectueux toutefois, lui répondit:

—Que voulez-vous, Monsieur le marquis, pour être franc, je me f...iche de mes propres aïeux. Alors, vous pensez si je me f...iche des vôtres.

A cette impertinence ingénue, Monsieur le marquis, furieux, allait vertement répondre, quand Mlle Angélique qui se trouvait, comme par hasard, derrière la porte, bondit toute joyeuse et, prenant les mains de l'insolent: «—Ah! Monsieur, fit-elle, merci!»

Et Mlle Angélique est aujourd'hui Mme Antoine, et la souche des Antoine pousse, grâce à elle, de nouveaux rameaux, cependant que meurt, à jamais dépouillée par l'automne, la dernière branche de l'arbre, jadis illustre, des Libersac!

EMBALLÉ

Ils me tiennent au coeur, à moi, ces pauvres forains qu'on persécute. Parce qu'ils empêchent quelques bourgeois de dormir, on leur voudrait retirer la royauté de Paris, où ils règnent maintenant toute l'année, transportant, de quartier en quartier, le chargement de leurs roulottes, gaieté des boulevards extérieurs, délices des places lointaines. Moi qui les aime, je revendique leur droit, pour eux, à amuser les badauds, dont je suis. Je leur dois les plus pures joies de mon enfance et quelques très bons instants de ma maturité. Que de fois, au bruissement des cymbales, aux grondements de la grosse caisse, au mugissement du trombone, j'ai senti s'engourdir en moi quelque peine d'amour! J'ai même quelque peu aimé dans ce joli monde, et n'en rougis pas. Au demeurant, de tous les saltimbanques qu'il nous faut subir, les professionnels me paraissent les plus tolérables aux honnêtes gens.

Qu'avez-vous à objecter, je vous prie, aux chevaux de bois? Qu'ils marchent toujours sans faire aucun chemin? Alors, que direz-vous de la politique? Moi, je leur fais un reproche: celui de s'être américanisés et d'être devenus trop confortables. On y pose maintenant sur de vraies selles, avec de vraies brides dans les mains. Alors, autant aller tout de suite au Bois de Boulogne, sur de vrais chevaux! Vivent ceux de ma prime jeunesse, les vaillants chevaux de bois peints en rouge cru, avec des rênes peintes en bleu sur le cou, et une brosse sur ledit cou, qui vous donnait l'impression de monter un des héroïques coursiers du Parthénon.

Le manège Billedou, père et fils, qui tournait il y a quelques jours, place du Lion de Belfort, ne s'éloignait pas beaucoup de ce primitif et traditionnel modèle. Le prix du tour y était demeuré modestement de dix centimes, meilleur marché que l'omnibus, même sur l'impériale. Comme moteur vivant, il avait un cheval bai, une ancienne bête de sang qui prenait là de monotones invalides, bien qu'honorablement traitée par de bonnes et humaines gens qui l'appelaient Bijou et ne le frappaient jamais. Il n'y eût pas fait bon, d'ailleurs. La bête était susceptible encore de fringance momentanée à la moindre caresse du fouet. Un passé de gentilhomme chevalin se révoltait, en elle, sous l'outrage. Pacifique à cela près, ayant accepté sa circulaire et insipide promenade entre les lazzis des lascars et les rires épais des bonnes, connaissant même si bien son métier qu'il s'arrêtait, de lui-même, quand son patron avait régulièrement gagné le montant de sa recette intermittente.

Et, ce jour-là, un dimanche, Bijou avait eu, à son déjeuner, un picotin de plus, parce que la besogne serait rude vraisemblablement. Et depuis deux heures déjà, il vous faisait tourner d'énormes charges de militaires, de petites commerçantes, de commis libérés et de voyous, de fillasses en cheveux et de jeunes gens en hautes casquettes, quand la société Pistache et Brisquet, on balade depuis le matin et qui faisait, en lacet chez les marchands de vins, un copieux lendemain de noces—une demoiselle Pistache ayant épousé un Brisquet, la veille, samedi—se précipita sur les tranquilles montures en sapin que Bijou guidait à travers l'espace, aux sons d'un orgue de Barbarie dont les tuyaux extérieurs semblaient une panoplie de seringues de cuivre, et dont l'âme souvent mouillée avait comme des grelottements dans la voix.