Et ce qu'ils étaient contents, et bruyants, et peu distingués! Ils avaient ri aux larmes en poussant des hurrahs quand, à grand'peine et aidée de trois personnes, Mlle Eulalie Brisquet, tante des jeunes époux, était parvenue à hisser sur un des chevaux, son formidable derrière; et ils avaient failli rendre leurs gorges, à force de s'esclaffer, quand Napoléon Pistache, cousin de la fiancée, avait écarté, en pincettes, autour du sien, ses longues guiboles qui pendaient à terre. Et le petit Mathias Brisquet, qui se tenait en hurlant, comme un singe, à la barre de fer accrochant son coursier; et la petite Mélanie Pistache, assise comme une reine et faisant ses embarras déjà, dans un petit carrosse peint en jaune clair!
Sauf deux places seulement, les deux chevaux confinant à l'orgue et qui avaient été jugés bons pour des sourds, la société Pistache et Brisquet occupait tout le manège Billedou père et fils, et la lourde machine, où des saucisses humaines semblaient pendues, allait se mettre en branle sur un coup de collier de Bijou, quand deux inconnus, deux étrangers, presque deux intrus, un homme et une femme, sautèrent sur les deux seuls chevaux encore vacants, et, tout aussitôt, s'enlacèrent dans les bras l'un de l'autre, avec les mauvaises façons de concubins sans vergogne, et tout à fait indignes d'entrer dans une aussi matrimoniale compagnie. Et de se donner des baisers tout haut, devant le monde, en s'appelant de leurs petits noms d'amants: Titine et Totor. Non! ça vous sentait l'irrégularité dans la vie à plein nez, jusqu'à la fripouille. Bijou venait de donner le coup de collier et l'orgue commençait de gueuler comme si on lui avait marché sur un pied, chose d'autant plus improbable qu'il n'en avait que trois. On s'amusait ferme dans la société Pistache et Brisquet, et moins honnêtement, mais plus encore, dans le couple Titine et Totor.
Et pendant ce temps-là, M. Eusèbe Pécrus promenait, à quelques pas de là, le long des baraques épanouies derrière la parade, une sérieuse mélancolie, regrettant fort, comme moi d'ailleurs, l'absence des femmes colosses, proscrites, aujourd'hui, et qui n'avaient pas leurs pareilles pour vous distraire d'un chagrin d'amour en vous faisant tâter leur «petit mollet». Chagrin d'amour et humiliation conjugale, tel était le double cas de M. Eusèbe Pécrus, ancien pharmacien de seconde classe, dont la femme Ernestine, née Lavesse, avait fichu le camp, il y avait trois ans déjà, avec son premier potard, Victor Pépin, accident qui avait projeté sur sa vie, jusque-là sans ennuis, une ombre douloureuse et fourchue. C'est au point que, par dégoût de tous les jeunes potards qui trompent leur patron en collaborant à des clystères, il avait quitté son commerce, vendu son fonds, et vivait, pensif mais à l'aise, du produit de ses empoisonnements passés, n'ayant d'autres distractions que celles des petits rentiers inoccupés; assidu, par conséquent, à toutes ces badauderies foraines, dont il ne faut tolérer la suppression à aucun prix.
Comment s'en vint-il se buter, marchant comme il faisait, un peu à l'aventure, contre le manège Billedou, père et fils, en pleine marche circulaire maintenant? ce sont ces hasards que les gens à qui ils profitent appellent: providence, et les autres: guignon. Toujours est-il qu'il poussa un cri et l'exclamation: Ah! canailles! en reconnaissant dans le couple Titine et Totor, lequel s'embrassait à tire-larigot, en passant devant lui, son infidèle épouse née Lavesse, et l'infâme potard Pépin, qui la lui avait ravie.—Attendez-un peu, gredins! ajouta-t-il encore en se pendant, comme un forcené, au petit carrosse peint en jaune clair où la petite Mélanie Pistache se mit à crier comme un jeune putois.
Mais Victor Pépin, qui n'était pas myope, avait vu le coup. Il fallait, à tout prix, accélérer la marche de la cavalerie de bois. La croupe de l'infortuné Bijou était à sa portée. Il y fit pleuvoir une grêle de coups de canne. J'ai dit que l'animal entendait mal la plaisanterie. Bijou, exaspéré de ce manque absolu d'égards, rua, puis se cabra, puis, chose inouïe dans les annales de ces pacifiques et ligneuses chevauchées, prit résolument le mors aux dents.
Alors, ce fut épouvantable. La société Pistache et Brisquet, emportée dans un mouvement vertigineux, dans une valse effrénée,—l'orgue, dont la manivelle était liée par une bielle au collier de Bijou, s'enrageant à son tour, et excitant la bête d'un vacarme de chaudron en délire,—fut prise d'une frousse indicible et qui se traduisait en cris inhumains. Le marié, Brisquet, avait perdu son gibus neuf; la jeune épouse, née Pistache, pendait, évanouie, à sa selle; la tante Eulalie, dont le pantalon avait craqué et dont les jupes balayaient le chignon, exhibait son pétard monstrueux à cinquante centimètres au-dessus de la licorne; le cousin Napoléon, renversé en arrière, avait noué ses pincettes au cou de son coursier; le petit Mathias, en grimpant après la barre, s'était accroché au baldaquin du couronnement. C'était abominable, vous dis-je. Et Totor continuait de battre la charge, d'une main, sur le dos de Bijou, tandis que, de l'autre, il retenait sur son coeur Titine, qui riait comme une bossue.
—Arrêtez-les! Arrêtez-les! Arrêtez-les! hurlait M. Eusèbe Pécrus, en gesticulant comme un fou.
Le brigadier Badoit et le sergent de ville Foiret s'approchèrent d'un air capable. Ayant remarqué, depuis longtemps, qu'il est infiniment moins dangereux d'arrêter un citoyen paisible que de se jeter à la tête d'un cheval emporté, ils n'hésitèrent pas à abattre une main solide, du poids d'un gigot d'agneau, sur chaque épaule de M. Eusèbe Pécrus.
—C'est vous, animal, fit le brigadier Badoit qui par vos cris incohérents et machiavéliques, avez fait emballer ce pacifique canasson.