—Oui et non. J'ai aperçu, l'autre jour, là-haut, un izard dont j'ai pu observer quelque temps les habitudes et dont je connais les relais. Je vais voir s'il lui convient de se laisser approcher aujourd'hui.
—Eh bien! lui dis-je, et c'était la vérité, deux hommes, qui dînaient, hier, à Saint-Sauveur, ont conté devant moi qu'ils en avaient rencontré un le matin même, de cet autre côté, à droite de Gavarnie, entre les branches de cette fourche de neige que vous voyez, là, et attachée à une échancrure du roc, comme à un monstrueux râtelier.
—Oui, je sais, me répondit le chasseur avec une mélancolie soudaine dans ses yeux clairs et changeants. Mais jamais je ne vais par-là. Adieu.
Et, m'ayant serré la main, avec un petit tremblement affectueusement ému dedans, il remit sa carabine, quittée un instant, le temps de faire une cigarette, sur son épaule, et s'en alla, en sifflotant un petit air du bout des lèvres, comme quelqu'un qui se veut absolument distraire d'un souvenir. «Bon! pensai-je.
Encore un qui a aimé et qui en souffre encore!» Et je pensai qu'il y a de bien jolies filles, dans ce pays de Saint-Sauveur, brune celle-ci avec des yeux en lumière d'émeraude, et celle-là toute vêtue de grâce pure, comme les vierges des Panathénées.
Comme le lendemain soir, à Lourdes, je contais ma rencontre à mon ami Romain Maumus, en buvant consciencieusement un des meilleurs vins de sa cave, et l'impression que j'avais ressentie en quittant le Nemrod bigourdan, Romain se mit à rire, de son bon rire clair que n'ont jamais mouillé les eaux miraculeuses de la grotte, et me dit:—Vous n'y êtes pas! Je sais pourquoi, moi, il ne chasse jamais du côté que vous lui aviez montré et où nous avons fait autrefois de si belles parties ensemble, et ce n'est pas, comme vous le croyez, pour une histoire d'amour.
Et se rapprochant de moi, de façon à ce que nul autre ne pût l'entendre, Romain me narra ce qui suit et ce que je reproduis le plus fidèlement que le permette mon souvenir, un peu troublé par l'admirable vin que je continuais à déguster, tout en écoutant.
Rien au monde n'est plus difficile, paraît-il, que la chasse à l'izard, à cause de la méfiance toute naturelle, à l'endroit de l'homme, de ce petit chevreuil pyrénéen, ne quittant jamais les montagnes les plus hautes, et certainement le plus sauvage de tous les gibiers. Outre d'admirables jambes, déliées comme des fils et nerveuses comme des arcs, et qui franchissent les précipices comme en un vol d'oiseau, l'izard possède, sous son petit front étroit et bas coupé de deux petites cornes luisantes, des yeux d'une puissance défiant les instruments eux-mêmes de l'Observatoire. Sur le fond, la montagne qui fait, avec des morceaux de ciel, tout son horizon, il distingue de très loin le moindre point qui bouge, et le premier soin du chasseur qui le poursuit doit être de se confondre avec les accidents de la nature, pour ne pas attirer son attention.
De cela donc, notre ami Rodolphe s'était avant tout préoccupé, et le souci qu'il apportait à la couleur neutre de son vêtement, où se retrouvaient les tons de granit roux et les caprices presque blancs de la pierre, n'avait jamais eu d'autre but. Une expérience souvent répétée le convainquit que cette lutte avec les fantaisies picturales de la montagne ne pouvait aboutir qu'à une défaite. Se perdre dans la tonalité générale de la montagne! Mais elle était tout à l'heure violette comme une immense améthyste, et la voici teintée de jaune clair comme un champ qu'on moissonnera demain. Cette cime qui n'était, il n'y a qu'un instant, qu'une flèche de saphyr, est maintenant pareille à un bouton de rose! C'est la palette tout entière du soleil qui s'exerce sur la montagne, et voilà pourquoi elle est, au fond, cent fois plus diverse que la mer, et plus ressemblante à madame Protée. De quelque façon qu'il s'y prenne, l'homme qui s'était assorti à sa couleur fait maintenant tache sur elle.