Sentant donc le problème insoluble, notre ami Rodolphe fit une nouvelle fouille dans son naturel génie et trouva infiniment mieux. Ce n'était pas à la montagne qu'il fallait ressembler, mais à un autre izard, ces animaux pacifiques ne se défiant pas les uns des autres. Et, laborieusement, il se mit à rechercher pour le ton des étoffes qu'il adopterait pour son costume de chasse, le ton exact de la robe de son gibier et du poil de sa victime. Il essaya toutes les laines des moutons de divers pelages, sans arriver à l'identité qu'il rêvait. Il y avait toujours, dans la fourrure de l'izard, une pointe de rouge qu'il n'arrivait pas à donner à son propre habit. Un instant, il crut avoir trouvé; mais la découverte faillit lui être funeste. Il avait eu l'idée de mêler un peu de poil de renard très roux, comme vous le savez, au tissu de son molleton. C'était parfait comme couleur. Mais il n'avait pas pensé que l'odeur persistante du renard, dont le fumet est le plus terrible du monde, a un effet immédiatement diurétique sur les chiens. Le premier jour où il fit son essai, tous les chiens de la région accoururent à ses talons et se mirent à «compisser fort aigrement», comme dit Rabelais au chapitre III de Pantagruel, son pantalon. Impossible de se défendre de ce bain de pieds chaud et parfumé! Une première meute se forma à Lutz, dont il partait, laquelle s'enrichit, en chemin, de celle de Saint-Sauveur, de Saligos, de Pierrefitte, d'Argelès, si bien qu'il traînait un régiment de gentilshommes uriniers à ses trousses et qu'il n'était si petit roquet, dans toute la région, qui ne tint à honneur de grossir le cortège et de venir apporter sa goutte au déluge dont ruisselaient ses souliers. Il fallut que notre ami Chaigne, en ce moment-là encore procureur de la République à Lourdes, envoyât un peloton de gendarmerie départementale à son secours. Le changement d'arôme dépista assez les chiens pour que la maréchaussée n'eût pas à sabrer les délinquants qui firent une retraite en bon ordre et rentrèrent tranquillement chez eux, la queue en trompette, sans en sonner, toutefois, pour simuler un rendez-vous de chasse.

Notre ami Rodolphe, qui en fut quitte pour un fort rhume de cerveau, ne se découragea pas.

—Au fait, se dit-il, qu'est-ce qui peut ressembler plus à la peau de l'izard qu'une étoffe tissée de son poil même?

Oui, mais voyez la difficulté de tisser des poils aussi courts et menus! Notre ami trouva cependant un tisserand assez habile pour mêler un nombre considérable de ces fils précieux et vivants à la trame du nouveau vêtement que se fit faire le chasseur pour se rendre invisible à son ennemi. Et c'est ici que l'attendrissement du drame vient se mêler aux gaietés de la comédie. Le jour même où il inaugura ce nouveau et perfide uniforme, Rodolphe alla chasser du côté où vous l'engagiez, hier, à aller poursuivre son gibier favori. Après une journée tout entière d'embuscades inutiles et de vaines embûches, s'étant réconforté d'un verre de délicieux genièvre qu'il fabrique lui-même dans son laboratoire municipal de Barèges, il s'endormit dans un coin charmant de montagne, sous une caresse bleue du ciel où filtraient quelques larmes d'étoiles, au bord d'un tout petit torrent qui lui chantait une berceuse argentine, au milieu de grands iris sauvages, d'un bleu éclatant, et qui se balançaient autour de son visage au moindre souffle, comme des éventails embaumés. O la délicieuse nuit de pasteur chaldéen, sous le regard ému de la lune! Une fraîcheur étrange, pénétrante, comme d'un baiser discret, avec un arôme de fleurs des montagnes, attiédi par une haleine, le réveilla très doucement, à la première lumière rose du matin. Et de ses yeux, de ses yeux bons enfants, il vit un izard, un véritable izard, qui, trompé par l'illusion si complète de son costume, passant sur l'absence de cornes indiquant les moeurs célibataires de notre ami, le prenait pour un collègue et le flairait affectueusement pour l'inviter, sans doute, à déjeuner avec lui en broutant le thym du voisinage. Ah! Rodolphe eut un premier sursaut de chasseur qui lui fit poser tout doucement la main sur sa carabine. Mais il eut honte bien vite de ce mauvais et lâche mouvement a l'endroit d'un camarade si confiant. Pour s'excuser, il essaya même de bêler un peu à la mode izardine, mais ses longues moustaches altérèrent la pureté du son, et l'izard s'éloigna prestement, en reconnaissant, avec une loyauté parfaite, qu'il s'était trompé.

Mais maintenant, pour rien au monde, vous ne décideriez notre ami Rodolphe à aller tirer l'izard dans cette région pyrénéenne. Il a trop peur de tuer son ami!

DÉMOCRATIE

DÉMOCRATIE

Il y avait assez longtemps que le département désirait avoir sa statue de grand homme comme tous les autres. Le malheur est qu'il n'avait pas produit de grands hommes. Après avoir épuisé tous les Bottins historiques, on pensa à l'annuaire de l'Académie française. On y trouva, sans peine, une quinzaine de compatriotes qui y avaient tenu un siège depuis la fondation Richelieu, et qui semblaient, d'ailleurs, y avoir couru le record de l'obscurité. On fit un tri parmi ces nébuleuses. Les nommés Landouillet, Puy-Bavard et Rocantin demeurèrent sur le volet. Landouillet avait écrit des vers; Puy-Bavard de la prose, et Rocantin rien du tout. Comme de son vivant, ce fut ce qui lui valut d'être élu une seconde fois, pour l'immortalité. Il sortit deux fois de suite au doigt mouillé et trois fois au zanzibar. La volonté du destin était claire, l'intention de la Providence formelle. Un marbre fut commandé au sculpteur Michalou qui n'avait jamais eu aucune récompense, mais qui était du département. Il représenta l'illustre Rocantin portant à sa bouche un rameau de laurier qui ressemblait à une branche de persil. Et il souriait débonnairement à la postérité, comme pour dire: «Vous voyez que, malgré mon habit vert, mon nez crochu et mon air suffisant, je ne suis pas comme tout le monde le pourrait croire, un perroquet.»

Or, le jour de l'inauguration solennelle était venue et M. le préfet était sur les dents, ayant fait grandement les choses. Concours de gymnastique, jeux académiques et vaguement floraux, tir à la carabine, essais de pompes, record de cyclistes, rien n'y manquait. Un véritable apéritif aux jeux olympiques dont on nous promet la résurrection.