Donc, nous nous cachions, croyant mal faire, et n'y trouvant, elle du moins, que plus de plaisir. Comme ses parents, peu aisés, lui donnaient souvent des courses à faire, le soir, et qu'on ne me chicanait pas, moi-même, sur l'heure de mes promenades, c'est le soleil couché que nous nous rencontrions le plus souvent, et jamais par hasard, moi très ému en me retrouvant auprès d'elle, elle gaie comme un pinson et trouvant à me taquiner des délices infinies. Je lui contais très sérieusement ma tendresse; je lui donnais les fleurs cueillies, le jour même, et, le diable m'emporte, je lui lisais mes premiers vers inspirés par elle. Du tout elle s'amusait, en bonne fille, avec une troublante appréhension d'au-delà dans son regard sombre et perçant tout ensemble, tel une flèche empennée de velours. Et je buvais son haleine quand elle laissait ma tête se rapprocher de la sienne, le pollen tiède de sa joue—tel celui de l'aile d'un papillon ou le duvet d'une pêche—me mettant un frémissement à la joue.
Or, il avait fait ce jour-là, une chaleur comme celles que nous traversons en ces premiers jours de septembre, et la nuit était venue, admirablement translucide et caressée de souffles tièdes encore; le ciel, admirablement pur, d'un bleu très sombre, semblait un immense lapis-lazuli aux cassures d'argent, égratigné parfois subitement par la course de quelque étoile filante. Et jamais une telle sérénité de beau temps n'avait engagé aux promenades lointaines sous cette haleine caressante où mouraient, en même temps que les derniers parfums des roses sauvages, les dernières rumeurs du jour. Et nous étions allés, Marinette et moi, plus loin que de coutume, dans un enchevêtrement plus mystérieux de feuillages, et sous de plus lointains enlacements de vignes, jusqu'aux bords mystérieux d'une fontaine presque tarie et qui ne coulait plus que goutte à goutte, comme un bruit de larmes à demi consolées. Et jamais je ne m'étais senti plus troublé près d'elle, et jamais elle ne m'avait paru écouter avec un recueillement aussi attendri mes paroles d'amour. Nous nous étions vraiment perdus dans un dédale de frondaisons qui nous enveloppait délicieusement du frémissement de ses ténèbres.
Qu'avais-je dit à Marinette et pourquoi étions-nous silencieux depuis un instant, quand cette ombre fut rayée d'une vive lueur?—Un éclair, fit ma petite amie. Et comme j'allais, à mon tour, la railler, toute idée d'orage me semblant ridicule sous la sérénité d'horizon que nous venions de quitter, un roulement étrange se fit entendre, et quand Marinette répéta d'une voix déjà tremblante:—Le tonnerre! je n'eus plus aucune envie de me moquer d'elle. D'autant qu'une seconde clarté subite passa dans les branches que suivit un grondement plus caractéristique encore que le premier. Comme nous restions atterrés tous les deux, une troisième lampée de feu dévora l'ombre et un troisième mugissement d'éléments déchaînés épouvanta le silence qui nous était si doux.
—L'orage! l'orage! fit Marinette d'une voix affolée. Et je suis tête nue, et je n'ai rien à jeter sur mes épaules!
Et, s'arrachant de mes bras, tout éperdue, elle traversa les ronces en y déchirant peut-être ses jolis bras, malgré mes efforts pour la retenir, malgré mes supplications. Moins adroit qu'elle, pendant d'ailleurs que les flammes intermittentes continuaient se rapprochant de notre retraite, et aussi ces bruits de foudre devenus étourdissants, je ne pus me dégager aussi rapidement de ce dédale de feuillages et, quand je me retrouvai sur le chemin, le visage cinglé par les églantiers défleuris, elle avait disparu; en vain mes regards fouillèrent l'espace pour retrouver sa trace, bien que, par une nouvelle surprise, par un second enchantement aussi inexplicable que le premier, le temps fût d'une limpidité admirable, l'atmosphère merveilleusement lumineuse et le paysage, éclairé presque comme en plein jour, par le scintillement des étoiles et le rayonnement majestueux de la lune. Alors, ce faux orage que j'entendais encore cependant gronder sous les feuillées désertées? Je ne fus pas éloigné de croire, avec un peu de présomption sans doute, que le ciel était venu, ce soir-là, au secours de la vertu de Marinette. Et franchement, je lui en voulais un peu.
Je passai une nuit déplorable, après avoir vainement tenté de la rejoindre, très las de cette course folle, hanté de mille visions bêtes, tourmenté de désirs vagues et aussi de quelques remords inquiétants pour mon salut. Je dus dire un Pater et un Ave pour désarmer le courroux évident du ciel contre mes concupiscences innocentes pourtant d'adolescent.
Le lendemain, à déjeuner, ma vieille tante, qui était fort gourmande, avait un air singulièrement réjoui, comme lorsqu'un plat très à son goût figurait sur le menu familial. Et, de fait, elle ne put retenir son admiration expansive, quand la cuisinière, en personne, apporta, sur la table, un véritable Hymalaya d'escargots dont je me détournai personnellement avec horreur, n'ayant jamais pu vaincre mon dégoût irraisonné pour ce comestible bon enfant dont on fait grand cas dans les environs de Toulouse.
—Des escargots! Et comme ceux-là, en pleine sécheresse! s'écriait l'excellente vieille en pourléchant ses babines légèrement moustachues par le fait des ans.
Et, comme je demeurais visiblement insensible à cette joie, elle voulut, du moins, m'intéresser au côté miraculeux de cet événement.