Une fenêtre de Pasie s'étant subitement éclairée, il se fit, dans la rue, plus de lumière, et je remarquai, avec stupeur, que Peyrolade avait mon paletot. Par un juste retour sur moi-même, je dus constater que j'avais le sien. Le garçon s'était trompé en nous les rendant. C'est le rendez-vous de Peyrolade que je traînais depuis une heure dans ma poche. Notre commune amie m'avait attendu à dix heures et l'attendait à onze.

Silencieusement nous nous serrâmes les mains.

Oh! que M. Bérenger aura donc de peine à décider les dames à n'avoir qu'un amoureux!

L'ORAGE

L'ORAGE

A B. Marcel.

Je l'ai revu, ce coin charmant de Croix-Daurade, le seul un peu boisé de la banlieue Toulousaine et qui offre l'ombre de ses ramiers, comme on dit là-bas, aux promeneurs que les chaudes haleines de l'autan chassent de la Cité. J'ai contourné le Mont Aventin qui domine, de ce côté, la Rome Languedocienne, et où se dresse l'héroïque colonne qu'enveloppe, la nuit, un si grand silence bercé par l'ondoiement léger des cyprès du cimetière, et par la rue faubourienne que bordent des maisons basses vêtues de brique rose, je suis parvenu jusqu'aux haies touffues enfermant les petites propriétés, d'où émerge l'inégale frondaison des acacias. Et plus loin, c'est un enchevêtrement de ronces autour de jardins à peine cultivés, ayant pour seuils des carrés de vignes très ravagés des polissons, et toujours vendangés bien avant le temps des vendanges. Et, comme j'accomplissais ce pèlerinage au pays de mes plus vieux souvenirs, le soleil couchant rayait de pourpre les horizons et allumait comme un incendie aux dômes de pierre ondulant dans la lumière poudreuse dont la ville était enveloppée déjà.

Et, sur mon chemin, montueux par endroits, pierreux partout, de belles filles passaient, toutes ayant un air de famille, très brunes, avec des retroussis de cheveux noirs sur leurs nuques ambrées, riantes à pleines dents blanches, portant sur leur front étroit tout l'orgueil du sang latin, le cou et les hanches un peu épais comme ceux des vierges des Panathénées, fières et moqueuses, toutes une fleur au corsage et une raillerie aux lèvres, et je pensai que Marinette était ainsi. Qui donc, Marinette? Ah! ne me demandez pas son vrai nom. Je n'ai jamais connu que celui-là. La fillette, très brune et très moqueuse, dont je me croyais absolument épris, quand je venais passer, dans ce paysage, mes vacances de collégien. Épris comme peut l'être un garçonnet très timide auprès d'une créature dévotement élevée par d'honnêtes parents et qui était sage encore, par pure terreur de l'enfer, au sujet de quoi je n'étais pas, d'ailleurs, moi-même, absolument rassuré. Car, en ce temps-là, ma vieille tante ne m'eût pas laissé manquer la messe, et, pour être franc jusqu'au bout dans ce lambeau de confession, c'est à l'église, le dimanche, en la regardant penchée sur son livre, qu'elle faisait semblant de lire avec une délicieuse hypocrisie, que j'étais devenu amoureux de Marinette, au bruit de l'orgue et dans la fumée bleue des encens qui lui mettaient comme une auréole.

Bien entendu que nous croyions faire un gros péché on nous voyant en secret, pendant la semaine. Sans cela, y aurions-nous trouvé tant de charme? Moi peut-être qui, très sincèrement, trouvais une joie infinie, toute païenne, chastement voluptueuse à respirer ce parfum de jeunesse en fleur et d'une fleur déjà presque en épanouissement de beauté. Car, dans les pays du soleil, les jeunes filles sont plus tôt femmes, et maintenant que je me remémore Marinette, il me semble que mon platonisme, si doux d'ailleurs, frisait le ridicule et pouvait compter pour une débauche de respect. Elle ne chercha plus à me revoir ensuite, ce qui me fait vaguement craindre qu'elle ne m'ait pris pour un incorrigible serin. En quoi elle s'est trompée. Car je me suis parfaitement enhardi, dans la suite du temps, et n'ai pas envie de m'en repentir.