Et, de ce mélancolique retour au passé, la seule impression qui me demeure est que j’ai perdu tout le temps que je n’ai pas donné à l’Amour; et, de ce coup d’œil inquiet sur l’avenir, rien ne reste en moi, que la crainte de ne plus assez aimer. Pour les amants qui viendront je veux, du moins, écrire ce que m’ont appris mes propres joies et mes propres tourments, leur montrer, sur le chemin, les fleurs qu’ils oublieraient peut-être de cueillir, en arracher les épines qui, sans doute, déchireraient leurs pieds. Cette science est l’unique héritage que m’aient laissé les anciennes tendresses, avec le trésor de mes souvenirs. Je n’en saurais plus faire grand’chose pour moi-même et ce m’est une pensée douce que d’autres, plus heureux, pour qui le printemps des baisers se lève, en profiteront. Elle ne leur apprendra d’ailleurs rien autre chose que ce que La Fontaine a si bien dit dans ce seul vers de Psyché:
Aimez! aimez! tout le reste n’est rien!
II
«Faut-il être jaloux?» me demande, avec un admirable sérieux, un échappé de collège.
Prenez garde, jeune homme. Vous m’interrogez sur le point de la philosophie passionnelle où je crains le plus de penser autrement que mes contemporains.
Je ne parle pas, au moins, des jurys qui font communément de la jalousie l’excuse de l’assassinat. Car tout est aujourd’hui excuse au meurtre, et principalement le plaisir qu’on a pu prendre à le commettre. N’être pas d’accord, sur cela, avec la magistrature de mon pays, me serait fort indifférent. Elle s’entend au respect de la vraie morale comme moi à la rédaction des encycliques. Non, ce n’est pas l’opinion des gens de prétoire qui m’inquiète. C’est celle de ce groupe bien autrement respectable et intéressant des Amants de profession, mes confrères. Donc, pour ceux-là seulement, je me demande aussi «Faut-il être jaloux?»
Que ce soit un sentiment de nature que subissent, à l’origine, ceux-là mêmes qui avaient résolu de le railler ou de s’y soustraire, voilà qui est certain. Car il n’est pas de déchirement plus affreux au cœur que celui que nous fait la découverte de n’être pas aimé. Que je voie celle dont la bouche me semble le seuil du paradis, tendre, dans l’ombre, ses lèvres tant souhaitées à un autre, j’en conçois une épouvantable douleur, celle d’un rêve qui s’écroule, celle d’un bonheur dont les ruines écrasent le cœur.
Mais contre qui et contre quoi se révolter, je vous prie?
Contre la femme qui vous a menti? Et, n’êtes-vous pas, aussi bien qu’elle et souvent plus qu’elle, l’auteur de vos propres illusions, l’artisan de vos espoirs soudain désespérés! Pourquoi avez-vous cru trop vite et sans une raison suffisante de croire? Qui sait d’ailleurs si cette perfidie native n’est pas un des charmes les plus cruels, mais les plus vivaces de notre délicieux bourreau dans cette vie?