Chez la femme, comme chez l’homme, quelles que soient les perversions que l’éducation a mises en elle, l’amour devrait venir avant tout du sentiment et de l’adoration de la Beauté. Ne trouvez-vous pas, comme moi, que la laideur acceptée y met comme un abaissement, le soupçon de plaisirs très complexes et puisés surtout dans une dépravation de l’esprit? Moi, je tiens pour l’héroïque santé dans ces choses d’où dépendent le salut de l’idéal et la gloire des races. Je demeure éperdument dans la tradition païenne qui mettait l’harmonie extérieure des formes, la belle pondération des lignes et la splendeur des chairs portant en soi la lumière, au-dessus de tout, comme le sceau même d’une immortelle origine. C’est s’abaisser soi-même que de ne pas chercher, à la conscience de ses propres défectuosités, la sublime compensation d’aimer un être plus beau que soi.
II
Ce goût apparent des femmes d’aujourd’hui pour la maturité uniquement intelligente; sa tolérance inique quelquefois pour la vieillesse caduque mais socialement honorée, pourraient bien leur être imposés par notre propre exemple, et peut-être ne sont-elles ainsi que pour se mettre à notre portée, et ne nous pas humilier en se montrant trop supérieures à nous.
Quelles sont donc les femmes que les amoureux de presque tous les mondes recherchent aujourd’hui? Les plus belles? Allons donc!—J’ai dit que je ne parlais pas du mariage, peu d’hommes l’excusant aujourd’hui par le seul argument qui le justifie: l’impossibilité de posséder, autrement qu’en l’épousant, une femme qu’on aime.—Mais, dans les liaisons qu’un double choix amène et resserre, avez-vous remarqué que le culte de la Beauté, lequel devrait être cependant la loi suprême de la vie, entrât pour quelque chose! Les courtisanes les plus chères sont-elles les courtisanes les mieux douées plastiquement? Je vous montrerai, quand vous le voudrez, d’admirables filles qui crèvent la faim et d’abominables gothons ruisselantes de pierreries, dans des huit-ressorts où leur figure donne envie de regarder le derrière de leurs valets de pied. Cette vieille garde, qui a sur celle de Napoléon Ier le désavantage de ne pas mourir, et devant qui Cambronne ne se serait pas contenté de parler, est entretenue par ce que nos cercles contiennent de plus jeune et de plus élégant; Hippolyte ne redit plus les charmes d’Aricie; il soupire comme Marius (non pas comme Cambronne) le long des ruines. Il baise celui des deux pieds de ces dames qui n’est pas encore dans la tombe.
Mais, paix à ces vieilles aux dents d’ivoire, aux chignons de paille que les ânes sont tentés de brouter. Quelques-unes furent belles, sous le règne de Louis-Philippe, et peut-être n’auraient-elles qu’à ne se plus farder pour être belles encore. Car la vraie beauté traverse, triomphante, tous les âges et semble quelquefois revêtir l’immortalité du marbre avec la blancheur des cheveux. Mais les débutantes, celles que ces messieurs lancent, les célébrités de demain, les glorieuses en chantier, regardez-les un peu!! Des minois chiffonnés comme de vieux mouchoirs, des nez retroussés, des tailles de guêpes à qui je ne me chargerais pas de fournir l’aiguillon, des pieds et des mains canailles, un refrain d’Yvette Guilbert sur les lèvres peintes, par dessus le marché, voilà ce qui suffit à des protecteurs souvent jeunes et ayant le droit d’être infiniment plus difficiles. Aucun souci de la noblesse des types, des empreintes de la race, de tout ce qui mêle la fierté d’un idéal à la fièvre du désir!
Durant qu’ils habillent coûteusement ces poupées difformes, les sculpteurs, les peintres, voire les poètes qui peignent et sculptent dans leur cerveau, s’arrêtent, émus et recueillis, devant les superbes créatures qui, comme d’un double mont Aventin, descendent de Montmartre ou de Belleville, foutues comme quatre sous mais faites pour réveiller l’ombre auguste de Phidias. Car on devine, à l’instinctif orgueil de leur démarche et sous leur robe grossière, l’harmonie vibrante des formes et la puissante palpitation des chairs. Les imbéciles riches les rencontrent bien aussi quelquefois, mais du diable si un d’eux s’écriera jamais: Voilà la maîtresse que je veux!