Nous sommes en pleine fête printanière, dans l’éblouissement des roses, dans la gloire des frondaisons. Mais que le bonheur est difficile à ceux qui ont déjà vécu! Qui nous rendra l’émotion du premier printemps qui nous apparut, sans que s’y mêlât le souvenir de l’hiver? La joie immense et sans ombre qui nous faisait croire à une éternité de fleurs et de soleil bleu?
Maintenant, nous savons quel rideau s’abaissera sur cette apothéose. Dans ces fraîcheurs de brise, nous devinons déjà les poussières d’or dont l’automne enveloppe toutes les choses, cette poussière d’or sombre que roulent ses perfides tiédeurs. Comme elle s’attache aux verdures dont elle ronge lentement la couleur,—tel un baiser mortel qui brûle les lèvres où il se prend! Sous son poids invisible les tiges s’inclinent et, les sèves se desséchant, les feuilles, aujourd’hui grandes ouvertes comme les pages d’un beau livre, se recroquevillent comme des mains de petites vieilles, toutes sillonnées de veines où le sang ne court plus. On dirait aussi des ailes d’oiseaux que le froid a figées dans l’immobilité d’un vol sans chemin vers le ciel. Et c’est un cliquetis de squelettes minuscules quand le vent passe dans les branches, une plainte innombrable où chante l’ironie des joies mortes et des espérances trahies. C’est tous les rayons perdus du soleil que l’Automne a tissés ainsi en un linceul couleur de lumière, un linceul à la fois resplendissant et mélancolique, fait pour le sommeil de tout ce qui fut une gloire printanière, une splendeur, une musique, un parfum!
Cependant son haleine, chargée d’ondées et de nuages tourmente et secoue ces débris sonores qui se choquent avec un bruit sec de crotales, et les voilà soudain qui s’envolent comme pour fuir ce souffle des ouragans, qui s’envolent au hasard, pêle-mêle, éperdus. Et c’est un grand tournoiement sur le velours mouillé des gazons et sur le sable craquant des avenues, une ronde aux rythmes capricieux, une danse de fantômes, des méandres qui suivent je ne sais quelle fantaisie prisonnière d’elle-même, avec des retours et de nouveaux chocs désespérés. C’est dans un cycle mystérieux que s’agitent ces révoltes, et, comme ceux des constellations, ces petits astres pâles tombés de la cime des chênes et des peupliers, suivent, un instant, la grande loi des gravitations circulaires. C’est qu’un ciel est descendu sur la terre, en effet; un firmament s’est écroulé, celui que forment encore, au-dessus de nos têtes, les verdoyantes voûtes d’où descendent, sur nos fronts, la sérénité hospitalière de l’ombre, la fraîcheur caressante du repos.
Tournez, tournez, feuilles mortes, sur le chemin du Néant!
III
Comme ils se sentaient très petits, ils se sont gonflés pour paraître plus considérables.