Comme ils ne se sentaient pas d’ailes aux flancs pour monter vers le ciel de la pensée, ils se sont emplis, comme des ballons, en tirant parti de leur vide même pour engloutir plus de fumée. La politique est un gaz qui fait cette double merveille de rendre majestueuse la sottise humaine, en l’arrondissant, et de lui donner une envolée superficielle dont s’amuse la curiosité des badauds. Ils composent ainsi un peuple de petites outres, un microcosme de vessies qui ballottent, comme on en voit aux longs bâtons des paillasses dans les foires. Les imbéciles les prennent pour des lanternes et s’imaginent qu’ils en sont éclairés. Aucun de ces Icares du Louvre ne sera jamais brûlé au soleil; ils ne peuvent guère monter plus haut que le vol des oies, ce qui suffit à la foule pour les charger de sauver les Capitoles en détresse. Seulement les oies, qui vont également en troupes, fendent vraiment l’espace de leur vol triangulaire et y enfoncent un réel chemin. Eux font seulement semblant de se mouvoir vers un but; mais, au demeurant, ils flottent seulement; ils flottent, tout en tournant, comme d’aériennes toupies, avec un bruit ronflant qui est la musique du creux. C’est dans un cercle de mots, chrysalides ouvertes d’idées envolées, qu’ils font ce travail de hannetons. Cela ne les empêche pas de tenir, dans la société, une place considérable, bien que les hannetons, les autres, y soient détruits. A eux s’en vont droit les honneurs, comme les chardons semblent se dresser d’eux-mêmes, devant le nez rose des baudets. Leur seul tort, est, au fond, de prendre ces chardons pour des palmes et de croire qu’ils broutent le sol de l’Immortalité. Ils prennent pour les hauteurs de leur front celle de leurs oreilles. Ah! mes petites outres chéries, mes mignons petits ballonnets. Si vous saviez comme le firmament où plane l’âme des amants, des artistes et des poètes est loin du plafond de papier bleu où se collent vos modestes chimères et vos ambitions essoufflées, en attendant qu’elles y crèvent comme des bulles de savon!
Tournez, tournez, pauvres ambitieux, vers le chemin de l’Oubli!
IV
Il n’est qu’un amour dans la vie, mais un amour fait souvent de plusieurs tendresses.
Nous naissons avec un idéal immuable de la Femme, mais qu’elles se mettent généralement plusieurs à réaliser. C’est comme un fruit vivant que nous portons en nous et qu’il nous faut souvent une douleur pour en arracher, comme l’enfant que la femme avait au ventre. La fable de la côte d’Adam ne veut pas dire autre chose. Oui, nous naissons prisonniers d’une image, esclaves d’un type, et nous sommes, par avance, les vaincus d’une certaine beauté. Toutes les fatalités de l’Amour tiennent dans ce secret.
Nous aussi, nous nous débattons dans un cercle inflexible, nous sommes enfermés dans un monde invisible, comme mystérieusement enchaînés à la sphère d’une planète par l’aveugle loi de nos désirs.
Et nous gravitons, nous gravitons autour de l’idole, avec des litanies de baisers sur la bouche, psalmodiant l’hymne monotone et sublime des caresses dans l’encens vague des extases, tombant souvent aux pieds de faux dieux que nous brisons ensuite avec colère. Heureux celui qui rencontre enfin l’immortelle Divinité de son rêve; celle en qui se réalisent les muettes aspirations de sa pensée antérieure; au front de qui ses anciens désirs, devenus des bonheurs, s’allument resplendissants et clairs comme des étoiles! Il ne se doit plus plaindre d’avoir vécu, d’avoir souffert; il ne se doit plus résigner aux posthumes consolations d’une éternité problématique. Il eut sa part, dès ce monde. Car l’éternité peut tenir, dans une minute, par l’infini des joies. Le temps est une abstraction, une hypothèse, une simple mesure de nos plaisirs ou de nos douleurs. Heureux celui qui a rencontré l’immortelle et immuable Bien-Aimée! C’est une ronde aussi que les pieds ailés des amoureux tracent sur les fleurs qu’ils ne meurtrissent pas, une ronde sans fin dont la musique leur vient du ciel.
Tournez, tournez, cœurs bien épris, sur le chemin sacré de l’Amour!