XIV
Consolations
I
D’aucuns m’ont, assez cruellement, fait comprendre que j’avais passé l’âge de parler encore des choses de la volupté et qu’il convient de laisser ce sujet à ceux qui sont en pleine maturité de jeunesse. Il pourra sembler naïf, à moi, de ne pas partager leur avis; mais c’est cependant en toute sincérité, sinon en tout désintéressement. Ce n’est pas, j’imagine, emporté par le grand torrent passionnel qui nous conduit jusqu’à la quarantième année, que l’homme peut noter ses impressions d’amour au passage, comme les touristes en Suisse. C’est alors, sinon pour les sots, le temps de vivre et non pas d’écrire. J’admire ceux qui gardent, en cette tempête, la faculté d’analyser ce qu’ils ressentent et qui se plantent, à la lumière des éclairs, leur plume en plein cœur comme dans une écritoire. Cet orage peut arracher des cris de douleur au poète, mais non pas inspirer la méditation du philosophe. Ce n’est que lorsqu’il est passé qu’un relatif silence permet à celui-ci de se recueillir.
A quel moment de la période, qui précède, le ferait-il? Est-ce au début de sa carrière d’amant, quand les sens s’émerveillent à toute rencontre, ne laissant venir encore qu’un frisson jusqu’au cœur, printemps fait de tendresses légères, d’éclectismes infinis et fougueux, d’élans fous vers un idéal incertain flottant sous des chevelures brunes et blondes, étincelant dans des yeux noirs ou bleus, renaissant à toutes les lèvres qui sourient, à toutes les chairs qui attisent le caprice, à tous les regards qui implorent une caresse? Mais c’est une course folle à travers les baisers et les illusions, une envolée se heurtant à tous les azurs terrestres, comme celle des oiseaux, au sortir du nid, ivres d’espace et inconscients encore de la puissance de leur ailes, et cet épanouissement aveugle du désir, dans tous les sens, en broussailles éperdues, n’est pas pour nous permettre une halte au pays de la sagesse et de l’étude. A peine laisse-t-il de durables impressions qui ne se creusent pas, en nous, comme la blessure d’un couteau, mais qui s’y figent à la surface seulement pour se fondre, comme des fleurs de glace aux vitres, aux chaleurs du soleil qui se lève. Et ce n’est pas quand celui-ci, celui des tendresses moins hasardeuses et plus profondes, nous a pénétré jusqu’aux moelles de ses brûlures, que nous nous sentons la force de disserter sur nos propres tortures.
C’est que le vrai temps d’aimer est venu qui ne nous laisse ni le temps, ni le souhait d’autre chose. Toutes ces images qui flottaient, comme une poussière, devant le mystère d’un type immortel qu’elles cachaient encore, en attendant que notre âme fût mûre aux aspirations sans retour et aux grandes douleurs, se sont évanouies. Telle, aussi, la fumée de l’encens se dissipe au pied d’un autel, à l’heure du sacrifice. L’Idole est debout maintenant, sous nos yeux, et nos genoux se ploient en des adorations infinies. Mais ce ne sera pas encore le grand et religieux repos qui permet d’exhaler, en hosannas, ces extases. Ce n’est pas sur un seul front que fleurit le type immortel, ni en une seule grâce, ni en un unique sourire. Pour être plus limitées, les incertitudes du désir n’en sont que plus violentes, n’en comportent qu’une plus grande somme d’intensité de souffrance. C’est le moment des infidélités pleines de remords, des jalousies qui se fondent en des pardons furieux, immérités, de toutes les angoisses de la vie passionnelle à son apogée, en pleine conscience des voluptés souveraines, mais qu’un besoin menteur et impossible à assouvir d’au-delà entraîne encore à des luttes où les amants se déchirent, comme des ennemis, en des combats où ils s’adorent. Ce n’est pas là que gît le repos que nous fait un Dieu pour chanter comme Tityre et raisonner comme Mélibée.