Et ce n’est pas davantage quand nous sommes vaincus par la définitive charmeuse, par la sirène qui, blottie sous quelque roche de nacre, nous attendait et nous guettait, dans cette mer furieuse, pour nous faire siens en une prison que ferme seul, devant nous, le pouvoir tout-puissant de ses charmes. En cette captivité bien douce, c’est un alanguissement infini de notre être par une douceur de possession complète que nous avions ignorée jusque-là, par la joie subtile d’un abandon où nous ne gardons plus rien de nous-mêmes, que nous viennent la force d’aimer sans merci, le désir fou de nous recueillir et de nous anéantir dans un être revêtu de beauté plus grande, dont la vue a mis une âme d’esclave en nous. Ce n’est pas encore à l’esprit perdu dans ce rêve qu’il faut demander des axiomes et de la mathématique passionnelle.
II
Mais alors ne peut-on donc parler d’amour que de souvenir, et les choses qu’on en écrit ne peuvent-elles être que des mémoires, pour ainsi parler, d’outre-tombe?
Je ne le crois pas, parce que je ne crois pas que vieillir soit nécessairement cesser d’aimer. C’est aimer autrement, voilà tout. En des vers exquis, André Chénier a souhaité cette tranquillité de la vieillesse dont les jeunes filles caressent les cheveux blancs. J’avoue ne pas m’élever encore jusqu’au désir de cette platonique joie et ce n’est pas à ceux qui en sont là que je m’adresse; mais à ceux qui, virils encore, souvent autant qu’ils l’ont été jamais, n’oublient pas cependant qu’ils ont fait les premiers pas dans le déclin de la vie. Je voudrais leur dire, en toute sincérité, les devoirs difficiles qui incombent à leur conscience d’amants, comme les joies qui leur sont permises encore.
Avant tout, selon moi, doivent-ils renoncer à «faire la cour», j’entends à aller aux femmes qui ne sont pas visiblement portées vers eux, ce qui sera, j’en conviens, de plus en plus rare, mais arrive cependant quelquefois à des hommes qui ne sont plus jeunes depuis longtemps et qui ont grand’raison d’être fiers de ces succès spontanés. J’entends que l’homme, en admettant qu’il ait été beau—hypothèse plus rare encore,—doit avoir conscience qu’il ne l’est plus, et que ce n’est pas une chose tentante, physiquement parlant, à proposer que sa conquête. Or notre fierté doit être de ne jamais rien devoir, en amour, à la pitié. Plus vous avez largement festoyé à la table des viriles tendresses, moins vous êtes excusable de vouloir recueillir les miettes de votre propre repas. Soyez-vous donc, à vous-même, un impitoyable mauvais riche, et mourez de faim plutôt que de demander l’aumône. Je ne puis concevoir l’homme arrivé à ce degré d’abaissement d’accepter qu’une femme se donne à lui, avec le soupçon que c’est pour elle un sacrifice. Qui a connu les passionnées, doit dédaigner lui-même les généreuses. Ne demandez donc rien qu’on ne vous doive, par avance, que ce qu’on veut vous donner, et encore méfiez-vous d’être simplement un objet de curiosité et non pas de tendresse.
Je sais qu’on invoque, comme une loi naturelle, comme l’expression d’un équilibre hasardeux entre les âges, comme un fait rémunérateur des années, que les jeunes filles se donnent souvent assez volontiers aux gens d’un âge très mûr et semblent même éprouver, pour eux, une certaine tendresse. Tout être de quelque fierté naturelle se refusera aussi à profiter de cette illusion aveugle, à se faire complice d’une véritable monstruosité, à exploiter cette incertitude des sens chez un être imparfaitement nubile. Il ne s’exposera pas surtout à la haine et à la révolte dont il deviendrait certainement l’objet, de la part de celle qui, dans des bras plus jeunes, et sous des lèvres plus fraîches, aura appris enfin le secret des divines voluptés. De toutes les profanations il n’en est pas une qui m’indigne davantage que celle de cette ignorance sacrée, et je ne sais rien qui me répugne plus, dans la Bible où les sujets d’horreur ne manquent cependant pas, que ce vieux roi David condamnant une vierge au contact répugnant de son corps sénile pour boire un peu de la chaleur de sa chair! Pouah!
III
Résolus à ne plus courtiser les belles, comme on disait au vieux temps, et à ne pas abuser des candeurs de l’innocence, que nous reste-t-il, à nous que Molière qualifiait de barbons, dès l’âge de quarante ans, comme on peut en juger par les indications de personnages qui sont en tête des premières éditions de ses pièces?—Mais d’abord celle que nous aimons d’une définitive tendresse, puis les amies d’autrefois—si nous avons eu l’esprit de rester leurs amis—et d’en avoir beaucoup, et si la fidélité absolue—ce merle blanc en amour—n’est pas encore devenue dans nos moyens, ce qui d’ailleurs est quelquefois humiliant pour celle qui en est l’objet, une fidélité trop complète pouvant être un hommage à rebours. Elles-mêmes ont, comme nous, pris des années, les pauvres! mais une illusion tout à fait touchante nous permet de les voir encore telles que nous les avons aimées, par un mirage concordant au souvenir. Pourquoi n’aurions-nous pas joui, vis-à-vis d’elles, du même privilège et leur paraître tels qu’elles nous ont connus, ou à peu près? En tout cas, la mémoire qu’elles ont gardée des antiques vaillances ne leur permet pas le mépris de ce que nous sommes maintenant. N’ont-elles pas délicieusement contribué à faire les ruines que nous sommes? Cette constance n’a rien de ridicule et ne constitue pas une réelle infidélité à l’idéal dont elle nous rappelle seulement le chemin. C’est toujours une douceur, pour ceux du moins qui y ont passé sans remords, de revivre la vie vécue et c’est le même sentiment très mélancolique et très doux qui nous conduit encore, comme à des pèlerinages, aux lieux où nous avons souffert, comme à ceux où nous avons été heureux. Car le temps ne fait qu’une même chose très douce de nos joies et de nos douleurs passées quand nous les réveillons de l’oubli! C’est que ce que nous appelons: joie et douleur, est toujours le fait de l’état premier de notre âme et que le même crépuscule enveloppe les aurores et les couchants de notre pensée, dernière ressource enfin aux obstinés du désir: Venus Meretrix, qui n’est pas seulement indulgente aux adolescents!