II
Je continue à citer: «Tu me reproches d’aimer moins que toi, dit encore mon amant, parce que je me débats dans les liens qui m’enserrent davantage; qui font peu à peu, du caprice du début, un sentiment profond où se prend tout mon cœur, où se perdra ma raison... J’avais juré de me soustraire toujours à un amour puissant, et me voilà portant des chaînes que je devrais briser et dont je ne peux et ne veux, hélas! me dégager. Tu vois bien que c’est moi qui aime le plus et le mieux, puisque, en désirant t’oublier, je t’adore davantage!—N’est-ce pas, dis-je à mon tour, aimer moins déjà que de sentir l’esclavage de notre amour? Ma tendresse, à moi, n’est-elle pas plus forte, puisque ses chaînes ne me pèsent point et que l’étroite prison, dans laquelle je me suis volontairement claustrée, me semble un paradis dont je ne voudrais jamais être chassée!»
Je vous répondrai, Mademoiselle, par un petit bout de mauvais latin tiré d’un livre où vous avez lu peut-être quelquefois, au temps de vos puretés virginales, l’Imitation de Jésus-Christ. On y lit ces mots: Magna res est amor, magnum omnino bonum quod leve facit omne onerosum. Nam onus sine onere portat. Je traduis: l’Amour est la grande chose, la plus grande de toutes; car il rend léger tout ce qui est pesant et ne sent pas le poids des fardeaux. J’avoue que ce texte est pour vous donner absolument raison. Et vous n’avez pas cependant raison tout à fait. Peu galamment, un peu cyniquement même, à mon avis, votre amant vous avoue que vous n’avez été, pour lui, au début, qu’un caprice. Ce n’était pas assez pour lui céder, Mademoiselle, si vous aviez quelque souci de votre vertu. On ne se lance pas dans une liaison secrète, et, paraît-il, dangereuse, pour aussi peu. Je suis sûre que vous méritiez davantage et l’auriez certainement trouvé. Enfin, ce brave garçon a la franchise, d’ailleurs parfaitement inutile, de vous le dire, et qu’il n’entendait vous compromettre que pour une simple amourette. Dans ce cas, il est fort illogique de lui dire qu’il aime déjà moins, parce qu’il sent son esclavage. Au contraire, il commence seulement à aimer et il l’oubliera seulement le jour où il aimera davantage encore. Quant au serment qu’il s’était fait à lui-même de se soustraire toujours à un amour véritable, il est d’un homme beaucoup moins savant dans la vie qu’il ne croit l’être. Je puis même vous affirmer qu’il n’y entend rien et en sait beaucoup moins que vous. Sans cette ignorance, il se serait aperçu que, dans le monde passionnel, on ne se soustrait à rien du tout, que tout y est fatalité, et que se jurer qu’on n’aimera plus est pour faire s’esclaffer les ivrognes eux-mêmes qui connaissent le néant de ces paroles-là. On n’aime pas quand on le veut seulement; et c’est votre excuse, à vous qui me semblez avoir aimé un peu à la légère. C’est une loi qu’on subit et qu’on aurait tort d’accuser. Car elle est douce. Vous avez tort, Monsieur, de vouloir «briser vos chaînes». Celles que les bras blancs des femmes nouent autour des nôtres sont ce que je sais de meilleur dans la vie, et l’invisible filet, dont nous enlace leur chevelure, fait une lente et subtile caresse de cet emprisonnement délicieux.
III
Je cite encore: «Et, pour finir, quel est le sentiment qui a le plus de valeur? Son amour, avec toutes ses ardeurs, mais ses raisonnements, sa petite pointe de scepticisme voulu, que donne l’expérience... ou le mien, avec les infinis abandons, les aveugles et reconnaissantes tendresses d’un premier amour qui, de la froide jeune fille d’hier, a fait aujourd’hui la femme au cœur tout vibrant de sensations délicieusement nouvelles et inconnues?» Il faut être un rude orfèvre, Mademoiselle, pour doser le titre d’un sentiment et en apprécier «la valeur». Je crois cependant que nos sentiments valent d’autant plus que l’égoïsme y est plus étranger et qu’il y entre une plus grande part de sacrifice. La moralité des actes m’a toujours paru pouvoir se définir par le rapport entre ce qu’ils nous donnent de satisfaction et ce qu’ils en sacrifient à un idéal plus haut que nous-mêmes. Lequel de vous deux apporte le plus de désintéressement dans sa tendresse? Voilà ce qu’il faudrait savoir pour vous répondre. Actuellement vous y trouvez, tous les deux, votre compte. Vous, jeune fille d’hier, en savourant l’ivresse de «sensations délicieusement nouvelles et inconnues». Vous, jeune homme d’autrefois, en exhalant comiquement les plaintes d’un martyre dont vous ne voudriez, pour rien au monde, être soulagé. Car c’est de charmants instruments de supplice qu’une bouche rose et fraîche qui vous baise, qu’un épanouissement de tendresses ingénues qui vous étreignent, qu’une floraison de caresses qui s’ouvre pour vous seul et vous ouvre le ciel. On envie plus qu’on ne plaint ceux qui sont suppliciés de cette façon et vous avez choisi là un genre de mort intermittente qui fait tout à fait honneur à votre goût. Tant que vous en serez à cet échange d’enchantements, je ne vous dirai pas ce que vaut votre amour, à l’un et à l’autre. J’attends que quelque traverse y mette à l’épreuve vos deux cœurs. Alors je saurai ce que pèse ce scepticisme, faux peut-être, et ce que cette reconnaissance, actuellement toute sensuelle, a de vivace. Vous n’en êtes encore qu’au jeu de l’amour. Son grand combat vous attend où se mesurent vraiment les âmes. Les dangers que celui-ci brave avec quelque ostentation puérile, que celle-là oublie par enfantillage peut-être plus que par passion, se feront réalités. Celui qui aime le plus est celui qui apportera, à la lutte, le plus de courage et surtout d’abnégation, celui qui sera fidèle à la douleur comme à la joie, celui qui sera heureux de souffrir plutôt que d’oublier!
III