On oublie ou l'on feint d'oublier que c'est de cette France impie que la pensée chrétienne rayonne à travers le monde une lumière merveilleuse. Non seulement il y existe en ce moment un groupe de philosophes spiritualistes, dont Boutroux, le chef, livre sur le terrain de la pensée de glorieuses batailles aux savants matérialistes allemands comme les Wundt, les Haeckel et les Ostwald; mais il y existe aussi une phalange d'éminents apologistes catholiques, des prêtres le plus souvent, dont les livres font la consolation de tous les croyants de l'Europe. On oublie que quelques-uns de ces prêtres se battent aujourd'hui dans les tranchées de l'Alsace et des Flandres, et qu'ils s'étonnent et s'affligent d'entendre les reproches que font à leur patrie ceux qui se donnent pour les hérauts de la chrétienté.
Contre la Russie, c'est de son retard qu'on tire un argument. Ces pauvres Russes! Ils n'ont point de canons de précision, point de chemins de fer stratégiques, point de gaz asphyxiants; ils mangent avec les doigts: ce sont de vrais sauvages. Il faut aller leur apprendre le maniement des armes à feu et de la fourchette.
Pourtant, ces sauvages, qui sont armés de massues de fer en guise de fusils, à en croire les journaux allemands, ces sauvages-là se battent depuis longtemps contre toute l'armée autrichienne et plus d'un tiers de l'armée allemande.
Contre la Belgique enfin, on use d'un argument sanchopancesque. Qui donc a fourré la Belgique dans une si folle aventure? Comment a-t-elle eu l'audace de faire front au colosse allemand? Ne sait-elle pas que rien n'est plus prudent que de rester en bons termes avec les forts? Si elle avait laissé tranquillement passer les armées du Kaiser, elle ne serait pas dans la calamité où elle se trouve, elle aurait reçu une pleine bourse de pièces d'or et qui sait? à la fin de la guerre, peut-être un petit morceau de la France.
Voilà ce que l'on entend ici. Là-bas, en Allemagne, on méprise les raisons: nous entrons sur le théâtre de la volonté rugissante et de l'automatisme. Un seul mot nous en vient «Nous voulons!» Et de toutes les régions du monde où la volonté l'emporte sur la raison, les hommes répondent à ce «nous voulons»: «Puisque vous le voulez, nous le voulons aussi.»
C'est un cas de désagrégation mentale dans lequel le psychisme inférieur, le centre de l'automatisme, brise son engrenage avec la libre raison et s'abandonne passivement à toutes les fantaisies de l'hypnotiseur. Les hypnotiseurs du peuple allemand, ce sont les magnats de la politique et de l'armée prussienne, secondés par la poltronnerie de quelques intellectuels. Ce sont eux qui ont imposé à ce peuple et la guerre et la férocité dans la guerre. Ils lui ont dit: «Gardez-vous de votre cœur comme d'un ennemi; fusillez des prêtres, démolissez des monuments, violentez des femmes, asphyxiez les enfants, essayez de tous les moyens pour atterrer l'ennemi.» Et ces honnêtes citoyens, ces bons pères de famille que nous avons tous connus fusillent, violent, saquent, asphyxient. Si on leur disait en outre de sacrifier les prisonniers, ils les sacrifieraient aussi.
Un pareil état de misère morale inspire plus de pitié que de haine. Ce sont des hommes en sommeil; ce n'est pas à eux qu'il faut imputer leurs horreurs, mais à ceux qui les ont ainsi magnétisés.
A qui donc enverrons-nous le compte de la dispersion qui s'est produite dans les centres cérébraux de quelques-uns de mes compatriotes? Car il y a parmi nous des individus qui rougissent dès qu'on prétend que les Teutons n'ont pas bien fait de livrer Louvain au pillage et de fusiller des prêtres; ils rougissent, se grattent la tête, sentent bouillir leur cervelle et finissent par s'écrier qu'ils en auraient fait tout autant, qu'ils auraient tué plus de prêtres encore et qu'ils en auraient même ensuite mangé en sauce tartare.
J'ai eu l'horreur d'entendre des dames se féliciter du torpillage du Lusitania et des exploits des zeppelins.
Le naufrage du Lusitania est une chose effroyable, mais ce naufrage de l'âme féminine est plus effroyable encore...