Comme tout ce qui écorche un instant la croûte de notre malheureuse planète, cette guerre aura sa fin. L'épais nuage qui couvre aujourd'hui toute l'Europe se dissoudra enfin dans l'atmosphère azurée; la terre maternelle boira le sang, dévorera les os et, dans son sein fécond, la vie immortelle poursuivra son travail mystérieux; les prés auront de nouveau des fleurs, les arbres agiteront de nouvelles branches à la brise du soir, les oiseaux de Dieu se remettront à bénir de leurs trilles le lever de l'aurore.

Et que restera-t-il de tout cela? Une grande honte et un grand remords.

Oui, un grand remords.

Un jour viendra (le Ciel nous le donne bientôt!) où ces automates assassins de femmes et d'enfants sortiront de leur stupeur hypnotique. Épouvantés d'eux-mêmes, ils tomberont alors aux pieds de leurs fils et leur demanderont pardon de les avoir tant scandalisés, d'avoir outragé sous leurs yeux d'enfants l'honneur du genre humain, d'avoir voulu leur arracher du cœur la seule chose pour laquelle l'homme puisse vivre et doive mourir.

LA STRATÉGIE DE NAPOLÉON

Je suis allé à Marly et à la Malmaison. On éprouve un plaisir physique à ne plus entendre le bruit de la métropole et à passer quelques instants dans la fraîcheur et la tranquillité des champs. Mais le plaisir est encore plus vif pour l'esprit, surtout quand l'endroit où l'on est vous offre son passé comme un refuge contre un présent douloureux. Vus de loin, et lorsqu'ils sont déjà à demi ensevelis dans l'abîme du temps, les événements les plus pénibles allègent l'âme au lieu de l'affliger. C'est là le secret de l'art. Le monde, comme pure représentation, ne fait jamais de mal.

Il n'y a point trace à Marly de la cour fastueuse qui y vécut. Marly est un tranquille village où l'on entend battre la faux et mugir des troupeaux. J'en ai parcouru les bois et les prairies avec respect, évoquant la figure du Roi-Soleil, qui se plaisait tant dans ces lieux. Son amour excessif pour Marly servit de prétexte à un de ses courtisans pour dire, dans un transport d'adulation, que «la pluie de Marly ne mouillait point». Louis XIV avait le gosier large, mais il ne put avaler cette bouchée-là.

La Malmaison me fut malheureuse: la guerre a fait fermer le palais. Gardiens et cicerone sont sous les armes. Je dus me contenter de longues promenades dans le parc et de mes souvenirs du vainqueur d'Austerlitz.