Je me suis attaché à étudier l'histoire de ce grand séducteur de la jeunesse et je n'y ai point trouvé les magnifiques projets qui lui sont attribués, et qu'il s'attribuait, se trompant peut-être lui-même: la résurrection de la puissance romaine, la restauration de l'Empire de Charlemagne, etc. Je n'y ai vu qu'un grand amateur, un homme passionné de l'épée, comme Michel-Ange avait la passion de l'ébauchoir, Rubens celle du pinceau, Balzac celle de la plume. Il ciselait, peignait sur le champ de bataille. La guerre n'était pas pour lui qu'un moyen, c'était aussi une fin. Il en tirait son plaisir le plus fort et c'est pourquoi il ne voulut pas l'abandonner quand il en était temps encore, et se perdit.

Le culte de Napoléon, comme le culte de Bouddha, n'a pas laissé de profondes racines dans le sol où il est né. Ainsi en fut-il d'ailleurs de notre religion, qui, née en Orient, germa et se propagea en Occident. Quand les vétérans qui l'avaient suivi dans ses romantiques expéditions furent morts ou dispersés, l'hostilité commença. Des dards vinrent de partout se planter dans la statue du grand homme: il en vint des hauts sièges remplis par les conservateurs aussi bien que de la jeunesse généreuse, il en vint des ignorants comme des intellectuels. Puis, les idées pacifistes et humanitaires se développant en France, la désaffection se manifesta de plus en plus. Les origines de la France contemporaine de Taine sont l'expression la plus vive de cette désaffection. Là le héros merveilleux n'est plus qu'un heureux aventurier, un condottiere dépourvu de sens moral, de grandeur et de poésie.

Lorsqu'il fut à peu près abandonné des Français, le culte de Napoléon se réfugia en Allemagne. Les Allemands, qui ont de nombreuses et grandes qualités, ne brillent point par l'originalité. Comme les Japonais, c'est un peuple d'adaptation et non d'invention. A peine lui doit-on quelques-unes des découvertes modernes. Mais il sait admirablement se servir de ce qu'ont découvert les autres et porter ces découvertes à leur plus grande perfection. Les Anglais et les Français ont plus de génie inventif; les Allemands l'emportent dans la façon d'opérer.

S'il est un peuple sur terre qui a mérité la palme de l'invention, c'est le peuple anglais. Non seulement il a trouvé des méthodes et des facilités dans les arts industriels, mais il en a trouvé même dans la façon de vivre. Et cette façon de vivre, ils l'ont peu à peu imposée au monde entier, avec leurs plus extravagants caprices. Cela tient au respect qu'on a en Angleterre pour l'initiative individuelle. Il y a aussi en France une habileté naturelle; elle n'est pas accumulée en quelques géants, mais éparse dans tous les esprits et dans toutes les mains. C'est une chose bien connue: les Français sont aptes aux choses les plus diverses.

En Allemagne, au contraire, l'initiative privée existe à peine; les Allemands tirent toute leur force de la discipline et de la patience. Tacite disait des Germains qu'ils n'étaient capables que des grands efforts, mais que la continuité du travail les impatientait. Ce coup-là, le grand historien n'a vraiment pas mis dans le mille; c'est précisément la patience qui est le trait caractéristique de l'Allemand. Il y a quelques années, un professeur de collège Allemand me disait que les petits Espagnols étaient d'ordinaire mieux doués que les petits allemands, mais qu'à la longue, par la constance dans l'effort, ces derniers ne manquaient jamais de les surpasser.

Il n'est donc pas étonnant qu'ayant perfectionné la vapeur, l'électricité, l'aviation, ils aient fait merveilleusement avancer l'art de la guerre. Pour l'étudier, ils sont accourus à la source la plus pure et la plus abondante, à la stratégie de Napoléon. A ce point de vue-là, l'Empereur est sans doute le plus grand maître qui ait existé, et peut-être le plus grand qui sera jamais. La guerre n'avait aucun secret pour lui. Il enfermait dans son esprit une telle somme de pénétration, de décision et surtout de sens commun, qu'il en était invincible.

C'est que la stratégie a été et sera toujours une question de bon sens: elle ne peut pas évoluer. Le maréchal allemand chef d'état-major Schlœffer a écrit un livre pour démontrer que la bataille de Cannes, livrée par Annibal, est le modèle ou l'idéal des batailles. Quelles qu'elles soient, le seul but qu'y poursuit une armée ne peut être et ne sera jamais que l'enveloppement de l'ennemi.

Pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, les stratèges allemands se vouèrent tout entiers à l'étude des guerres napoléoniennes. Le nombre de livres et d'articles de revue qui ont paru, de conférences qui ont été faites sur ce sujet, est incalculable. On apprit les batailles par cœur, on pénétra jusqu'aux replis la pensée du maître. En 1870 les Allemands ont appliqué avec le plus heureux succès le système de convergence ou de concentration des forces que Napoléon employa dans toutes ses premières campagnes et surtout dans la campagne d'Italie. Dans cette guerre-ci, les Allemands ont été empêchés par les circonstances de développer cette méthode en grand; mais ils ont eu recours à celle dont Napoléon dut se servir dans la campagne de 1813.

La situation des armées allemandes aujourd'hui est presque exactement la même que celle qu'occupaient alors les armées de Napoléon. Entouré par les Alliés de cette époque, il s'appuyait avec le meilleur de son armée sur le centre de l'Allemagne, près de Dresde. Il avait dans le Nord, pour s'opposer à celle de son ancien subordonné Bernadotte, une armée dite armée de Berlin; à l'est, une autre armée dite armée de Silésie devait résister à celle que commandait le maréchal Blücher; au Sud enfin une troisième armée faisait face aux Autrichiens et aux Prussiens du maréchal de Schwarzenberg. Sa tactique consistait dans un mouvement de va-et-vient, ce que l'on appelle à présent «jeu de navette». Il ajoutait soudain ses forces à celles d'une des armées de la périphérie, puis à une autre, à son gré. La tactique des Alliés se bornait à se retirer quand l'Empereur accourait d'un côté et en même temps à s'avancer de l'autre.

Ce mouvement de va-et-vient, ce jeu de navette, c'est ce que font en ce moment les Allemands, avec des moyens infiniment plus efficaces, en transportant leurs forces de l'Orient à l'Occident et inversement. Napoléon exécutait ces mouvements à marches forcées; ils s'accomplissent aujourd'hui en wagons ou en automobiles. Napoléon les dirigeait lui-même, c'est aujourd'hui le soin d'un état-major, sous la direction du général en chef.