Dans tous les pays, les socialistes ont ajouté de nos jours à leur bannière une devise séduisante: «A bas la guerre! Fraternité universelle.» Et c'est vraiment très bien. Tout de suite j'ai été pris par ce cri qui répond à l'aspiration la plus ardente de tout esprit chrétien.

Fraternité universelle: le beau mot! Mais en attendant cette fraternité si vaste, les bons socialistes ne pourraient-ils pas faire usage d'une autre un peu moins étendue? Pourquoi voyons-nous tous les jours, quand une grève se déclare dans quelque établissement industriel, que le malheureux ouvrier qui se présente, poussé par la faim, pour reprendre le travail, est assailli par ses compagnons avec une fraternité canine?

Il n'y a personne en Europe qui n'ait éprouvé quelque sympathie à voir parmi les principes du socialisme moderne le désarmement des nations et conséquemment la paix entre elles... On disait autrefois: «Paix entre les princes chrétiens». Il aurait fallu ne pas supprimer cette phrase, car ce sont les princes chrétiens qui ont été la principale cause de cette guerre. Tous, jusqu'aux plus récalcitrants bourgeois, tournèrent les regards vers eux avec une affectueuse complaisance. Dans les ténèbres amoncelées sur la vieille Europe par des armements incessants qui semaient l'épouvante dans les âmes, le seul rayon de lumière que nous ayons perçu nous venait du socialisme. La diplomatie, nous disions-nous, est impuissante: elle a perdu tout crédit; mais le socialisme est fort, les masses ouvrières se chargeront d'opposer une barrière à la superbe et aux ambitions des tyrans. Si elles laissent tomber leur fusil et se croisent les bras, qui fera la guerre?

Nous avons été bien amèrement déçus. Les ouvriers ne laissèrent pas tomber leur fusil. Tous s'empressèrent au contraire de l'empoigner et de s'en servir avec une inconscience de soldats mercenaires.

Était-ce lâcheté! Était-ce l'effet de ce féroce instinct qui pousse les troupeaux qu'on est parvenu à exciter? Je n'en sais rien; mais le fait est vraiment lamentable. De toutes les faillites qu'a entraînées la guerre, celle du socialisme est assurément la plus attristante. Causant il y a quelques jours avec l'un de ses représentants, je lui exprimai, non sans chaleur ni amertume, le sentiment de tristesse que ses coreligionnaires avaient donné au monde dans cette guerre.

—Est-ce la peine, lui disais-je, que pendant tant d'années vous ayez prêché la paix et la fraternité internationale, fait systématiquement obstacle aux armements, pour en arriver à être des guerriers aussi féroces que les nôtres?

Et voici dans quels termes il répondit à mon interpellation:

«Pour tout le monde, socialistes ou bourgeois, des jours très durs se sont levés. Quand dans une maison l'on crie «au feu!», les plus stoïques sautent de leur lit; et si c'est «au voleur!» qu'on crie, le moins cruel se saisira de son couteau de cuisine. Être pacifiste lorsqu'on a à côté de soi un ennemi qui épie vos mouvements pour se jeter sur vous à la moindre négligence, c'est un vrai crime. Eh bien, nous, les socialistes français, nous l'avons commis, ce crime-là, et nous devons l'expier en versant largement notre sang. Nous nous étions opposé aux dépenses militaires; nous avons maltraité des généraux qui étaient braves et prévoyants, pensant que nos frères de là-bas en feraient autant. Ils faisaient bien quelque chose, mais nous voyons aujourd'hui que ce n'était qu'une comédie, qu'au fond ils étaient les complices des tyrans et que les uns et les autres s'entendaient pour s'élancer sur nous et nous arracher le fruit de nos travaux. Toutes les lois, qu'elles soient divines ou humaines, cèdent devant le droit de légitime défense. Ne vous êtes-vous pas, vous, brillamment défendus à Saragosse et à Gérone quand nous avons envahi votre territoire? Et vous saviez pourtant bien que nous ne venions pas avec l'intention de nous saisir de votre bourse. C'était bien différent d'aujourd'hui. Je reconnais que nous, les Français, nous pénétrions injustement sur le territoire des autres. Ce fut un mouvement de vanité exploité par un homme de génie. Auparavant notre République avait elle-même été attaquée par ces autres. Mais nous du moins nous avions en venant chez eux quelque chose à donner. Nous apportions, en politique, les droits sacrés de l'homme, alors méconnus ou foulés aux pieds en Europe; dans l'ordre civil, nous apportions un Code que vous avez tous copié dans la suite. Nous avions remplacé un régime despotique par un régime libéral, ou simplement un roi par un autre. Après tout ils étaient Français tous les deux: l'un frère de Bonaparte, l'autre petit-fils de Louis XIV. Et la preuve que nous n'étions pas des bandits, c'est que vos hommes les plus éminents d'alors, les Moratin, les Silvela, les Menendez Valdès, les Hermosilla, d'autres encore, prirent notre parti. La même chose advint dans d'autres pays. Le plus haut esprit que l'Allemagne ait eu jusqu'alors, Gœthe, fut injurié dans sa propre patrie parce qu'il passait pour être notre ami.

Mais l'Allemagne, qu'apporte-t-elle de neuf et de bon à l'Europe? Elle n'a pas les poètes les mieux inspirés, ni les plus profonds philosophes; ses lois ne sont pas les plus sages, ni ses mœurs les plus pures. Elle a des hommes de science éminents. Il y en a d'aussi grands en France, en Angleterre, en Italie et en Russie. Ce n'est pas à elle que reviennent les plus étonnantes inventions modernes, mais aux pays de Marconi et d'Edison. Au lieu de régime plus libéral et plus humain, c'est l'autocratie militaire que les Allemands apportent. C'est eux qui ont imposé à toute l'Europe cette servitude moderne qu'on appelle le service militaire obligatoire. C'est eux qui se sont dressés contre la généreuse entreprise du tzar Nicolas II se proposant le désarmement. C'est eux qui ont fait échouer la Conférence de La Haye. C'est eux qui entretenaient l'alarme dans le monde entier. En somme, que leur doit-on? Un peu de chimie et beaucoup moins de sens moral.»

Je laisse à mon ardent interlocuteur la responsabilité de ces raisons, qui, si elles sont excessives, sont cependant vraies dans le fond.