C'est une plaisanterie qui n'est pas tout à fait dépourvue de vérité. Nous autres Espagnols, qui avons été sur terre et sur mer de hardis aventuriers, nous devenons, dès que nous nous lançons sur l'océan des idées, de timides marins. Un voyageur américain assure qu'en Angleterre on exige de chacun qu'il ose avoir une opinion propre, et qu'on pardonne facilement à qui rompt avec les conventions pourvu que ce soit avec esprit. On voit dans ce procédé une garantie de la force et du progrès de la nation. Or, en Espagne, c'est justement le contraire qui se produit. Ici, on voit d'un mauvais œil tout homme qui dit ou fait ce que d'autres n'ont pas dit ou fait avant lui. On conte que l'Allemagne est le pays de l'uniforme: l'Espagne l'est aussi; mais nous, c'est intérieurement que nous le portons.
Pour en revenir à mon compagnon de promenade, je dois dire qu'il rugit d'indignation.
—Quelle honte! quel cynisme! Il faut venir à Paris pour voir cela! s'écria-t-il.
—Ce n'est pas la peine de faire un si long voyage, répondis-je. On voit bien que vous ne fréquentez pas les allées du Retiro.
Paris, pour ce qui est des relations des deux sexes, n'est pas plus corrompu que Londres, Berlin ou New-York. Songez qu'avant la guerre il y avait à Paris une population flottante beaucoup plus nombreuse qu'en aucune autre ville du monde. Tous les gais compagnons d'Europe et d'Amérique s'y donnaient rendez-vous pour s'amuser.
Force est de confesser que la mauvaise renommée des Françaises leur vient des Français mêmes. Ce sont leurs pères, leurs maris, leurs frères qui les ont déshonorées aux yeux du monde; dans le théâtre et dans les romans de ces cinquante dernières années, il n'est question que des vilains tours que les femmes françaises jouent à leurs maris. L'intempérance est à peu près la seule muse des romanciers modernes; l'adultère leur seul sujet. De sorte que celui qui se sature de cette littérature-là doit forcément penser qu'il n'y a en France ni femme fidèle ni fille pudique, ce qui est une infâme calomnie.
Sortez de Paris et vous trouverez dans toutes les provinces de la France les mêmes mœurs qu'en Espagne. Moi qui depuis longtemps passe une partie de l'année dans une de ces provinces, je n'y ai jamais rien observé de bien immoral. Assurément, il y a bien çà et là quelques divorces; mais les dames françaises regardent de travers la femme divorcée, tout comme cela se ferait en Espagne. D'ailleurs, nos lois y consentant, n'y aurait-il pas de divorces chez nous!
Et puis, la Française a tant de choses à faire valoir, qu'on peut bien lui passer un peu de coquetterie. Elle a pour elle sa grâce, son intelligence, son élégance, sa culture; elle a surtout l'inlassable besoin de se rendre aimable. Ce n'est pas dans les hommes, mais dans les femmes, que réside la fameuse courtoisie française. J'en demande bien pardon à tous mes bons amis de France.
Le pouvoir de la femme française est infini. Personne ne lui résiste. Parfois sans beauté, souvent sans haute position sociale, sans riches habits, ni instruction solide, elle sait cependant fasciner, puis s'assujettir ceux qui l'approchent. On est étonné, lorsqu'on lit la correspondance de Voltaire, de l'immense variété de phrases ingénieuses dont disposait cet homme pour flatter ses correspondants. Or, toutes les Françaises sont de petits Voltaires. Quand en France vous entrez dans un cercle de dames, soyez sûr que vous y entendrez maintes petites phrases flatteuses pour votre amour-propre et dites avec un tel art, une simplicité si raffinée, que vous ne vous rendrez pas compte qu'on vous adule. Et cela constitue un vrai péril: vous vous retirerez en faisant la roue comme un paon.
Il est remarquable qu'à mesure qu'elle vieillit la Française devient plus aimable. Si les Anglaises, comme le disent les romanciers et les voyageurs, aigrissent avec le temps, les Françaises sont comme les confitures: elles concentrent leur douceur et se givrent en vieillissant. C'est alors qu'elles déploient tous les recours de leur art. Il est difficile en France de se défendre d'une jeune femme; mais résister à une vieille, impossible.